Voyage en cargo (1/2)

Depuis tant d’années que cela me trottait dans la tête, j’ai enfin réalisé l’un de mes grands fantasmes de voyageur : naviguer sur un cargo de marchandises. Certes, nous ne sommes plus à l’époque héroïque où j’aurais pu débouler au port d’Anvers (dans le cas d’espèce) et négocier ma place à bord en échange d’un quelconque boulot de fond de cale ; il a fallu en passer par une organisation plus classique. Mais ces dix jours sur le TIMCA – un roulier de 200 mètres – n’en ont pas moins constitué une très belle expérience : mer du Nord, mer Baltique, canal de Kiel, ports de Rauma et Hanko en Finlande. Je vous livre ci-dessous (ainsi que dans le billet suivant) quelques instantanés et rencontres de ce voyage.

Appelons-le Paul. Lui, c’est le capitaine. Aussi hollandais que son bateau. La décontraction née de plus de vingt ans passés comme seul maître à bord. Mais décontraction ne veut pas dire relâchement : on le trouve sur la passerelle, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dès qu’il faut entrer ou sortir d’un port, s’engager dans un chenal, accueillir un pilote. Il contemple la mer Baltique, jumelles collées aux yeux, en disant qu’à cette époque de l’année, en plein hiver, son navire devrait pénétrer dans ces ports nordiques en brisant de la glace. Mais les temps changent.
La première journée de sa vie de capitaine reste le pire souvenir de sa carrière. Car les autorités portuaires de Savannah (USA), voyant arriver un ouragan, ont demandé à tous les bateaux présents dans le port de… sortir en mer. Quant à Paul, il a dû en plus récupérer son Second, complètement bourré, dans une chambre d’hôtel. D’où l’une de ses devises : quand on s’ennuie au boulot, c’est bon signe.

Le cargo vibre sans cesse. Normal quand la propulsion est assurée par deux moteurs de 17.000 chevaux chacun. Des vibrations auxquelles on s’habitue, une sensation que l’on oublie. Je m’étais demandé : le sentirais-je, si tout s’arrêtait brusquement ? J’ai eu ma réponse et cette réponse est « oui ». Car les deux moteurs géants se sont arrêtés au sud de la mer Baltique. Les systèmes de secours ont mis plus de temps que prévu à démarrer, et donc, durant d’étranges minutes, le bateau est devenu sombre et silencieux, ballotté par les vagues. Difficile pour un conteur de ne pas se demander si le terrible Hollandais volant n’était pas apparu devant notre proue, son capitaine maudit riant aux éclats dans le vent de la Baltique. Puis la lumière est revenue. Puis les vibrations. Sur le journal de bord, il est noté « Resume voyage at 16.00 » – reprise du voyage à 16h. Un incident sans conséquences. Le Hollandais volant était ailleurs.

Appelons-le Dos Santos. Lui, c’est le chef cuistot. Il a quitté le Cap-Vert à dix-huit ans et, depuis, il fait la cuisine sur des bateaux. Dans le cas qui nous occupe, vingt personnes à nourrir trois fois par jour à heures fixes : petit déjeuner à 7h30, déjeuner à 12h, diner à 17h30. Tout doit être parfait, bien présenté : ce n’est pas un restaurant mais il faut que les convives aient plaisir à s’asseoir autour de la table.
Dos Santos a connu bien des mers et des tempêtes, pourtant il n’a jamais eu peur que les navires sur lesquels il naviguait finissent au fond de l’eau. En réalité, il n’a craint pour sa vie qu’une seule fois : dans une zone de piraterie au large de la Somalie. Pas effrayé par les pirates – qu’il n’a jamais vus –, plutôt par les soldats protégeant le bateau qui s’exerçaient à balles réelles sur le pont…
Plus que deux ans avant la retraite. Alors il rentrera chez lui. Fera la cuisine et le ménage pour sa famille. Comme pour l’équipage du bateau.

L’escale à Rauma s’éternise. Nous attendons de pouvoir charger du papier, dont la région est grande productrice, sauf que l’industrie papetière est en grève. Elle n’est d’ailleurs pas la seule : une grosse contestation sociale secoue le pays depuis novembre, touchant tour à tour divers secteurs publics et privés. Je ne l’aurais sans doute jamais su si je n’avais pas traîné mes guêtres dans le coin puisque, selon les médias français, il n’y a bien que ces sales fainéants franchouillards pour oser faire grève alors que partout ailleurs, les gens bossent sans rechigner.
La vieille ville de Rauma est classée à l’Unesco pour ses maisons en bois. Aux fenêtres de certaines, on aperçoit des petits chiens en porcelaine. Autrefois, si le marin de la maison se trouvait en mer, ils étaient tournés vers l’extérieur, comme pour l’attendre. Alors que si le marin avait regagné son domicile, ils regardaient vers l’intérieur, vers leur maître.

À suivre…

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