FAILLES – deux petites lectures

Le 23 octobre dernier, j’ai donc répondu présent à l’invitation de mes amis de La Cheminée, à Albi, pour une séance de dédicace de FAILLES, mon nouveau recueil de nouvelles, séance accompagnée de quelques lectures d’extraits. C’était le soir du couvre-feu, qui commençait à minuit : j’avais rigolé en disant que c’était la dernière soirée culturelle albigeoise avant la disparition de la nuit, sauf que peu de temps après… le jour a disparu lui aussi.

D’autres amis étaient présents à cette belle soirée, ceux de Radio Albigés. Grâce à eux, je peux vous faire profiter de deux morceaux de lecture. Il s’agit tout d’abord de la première partie de la nouvelle intitulée « Carrousel », puis de l’intégralité du texte le plus court du recueil, « L’espoir du crocodile ».

Si par hasard ces deux sons vous donnaient envie de vous procurer le livre, rendez-vous dans votre librairie indépendante préférée, ou sur le site des éditions Malpertuis.

En pleine action (photo Paul Keller)

Et si vous avez encore du temps et des oreilles pour une vieille lecture, j’avais eu l’occasion, il y a presque quatre ans, d’enregistrer dans les studios d’Europe 1 un autre texte qui figure à présent dans FAILLES. Rendez-vous ici pour retrouver « La balle n’est pas arrivée, mais Bob Dylan est mort ».

Parution automnale maritime

D’autres obligations m’ayant retenu dans mes pénates albigeoises, je n’ai pas pu me déplacer jusqu’à Béziers le 10 octobre dernier pour assister au Festival du Fantastique organisé par les étudiants de l’IUT Métiers du Multimédia et de l’Internet. Louée soit cette bande de jeunes qui, après un report de l’événement prévu au printemps, s’est battue pour maintenir le festival envers et contre tout, malgré les turbulences sanitaires.

Le thème de cette édition était « le fantastique et la mer », avec entre autres au programme l’édition d’une anthologie de nouvelles. J’ai eu le plaisir de voir mon texte « La Mer est profonde et les jours sont longs » sélectionné pour figurer dans ce livre. Notons que cette nouvelle a été lourdement inspirée par le voyage en cargo de marchandises que j’ai effectué en février dernier, avant que le monde change (voyage raconté ici).

Le peintre et illustrateur Pascal Casolari a réalisé non seulement l’image de couverture, mais a aussi illustré chaque texte de l’anthologie. Vous trouverez ci-dessous ladite image de couverture, ainsi que l’illustration de ma nouvelle.

Au cas où ce bouquin vous intéresserait, il est vendu par l’IUT au prix coûtant de 5€, paiement par chèque à l’ordre de l’agent comptable de l’Université de Montpellier, chèque à adresser à : IUT de Béziers – Festival du Fantastique de Béziers – 3 place du 14 juillet – BP 50438, 34505 Béziers Cedex. Le livre est accompagné d’un marque page créé pour le festival par Pascal Casolari et les étudiants.

FAILLES – dédicace albigeoise

Comme vous le savez désormais (voir article précédent), c’est avec un immense plaisir que je me suis rendu le dernier weekend de septembre aux Aventuriales de Ménétrol, festival auvergnat des littératures de l’Imaginaire, pour y retrouver mes camarades des éditions Malpertuis qui sortaient à cette occasion mon nouveau recueil de nouvelles, FAILLES.

Depuis, mes amis de La Cheminée m’ont proposé d’organiser une soirée « dédicace et autres réjouissances » autour de FAILLES. Comment aurais-je pu refuser ?

Rendez-vous est donc pris ce vendredi 23 octobre 2020 dès 18h au 5 rue Sainte-Marie à Albi, au pied de la splendide cheminée de cette ancienne chapellerie. Je vous invite à venir feuilleter le livre, le palper, voire l’emporter… en échange d’une somme modique. Pour celles et ceux qui préféreraient juger avec leurs oreilles, je lirai des extraits de FAILLES à 19h et à 21h.

Seront aussi de la partie :

– Ariane Ruebrecht, photographe, qui présentera la série de photos ayant inspiré l’une des nouvelles du recueil.

– Cédric, brasseur amateur pour l’instant, qui vous fera découvrir sa bière noire fumée, brassée spécialement pour La Cheminée.

Si vous ajoutez à cela un bouillon noir à l’encre de seiche, il y a là de quoi passer une joyeuse soirée autour de la littérature fantastique, soirée où j’espère vous croiser nombreuses et nombreux.

Failles

Failles, mon quatrième recueil de nouvelles, sort en cet étrange automne 2020 aux éditions Malpertuis, lesquelles avaient déjà accueilli Les contes du Vagabond voilà plus de dix ans.

Il s’agit cette fois d’un fantastique léger, ancré dans la vie quotidienne, dans la réalité sociale. Puis une faille s’ouvre et tout bascule. L’ouvrage regroupe quatorze textes, dont douze inédits – les connaisseurs du présent site reconnaîtront deux titres dans le sommaire détaillé ci-dessous. La couverture utilise l’une de mes photos, prise lors d’un voyage lointain dont je tairai la destination. Il s’agit d’un village abandonné, à l’instar de certains de mes personnages…

Franchis ces deux portes, ami lecteur : je te souhaite la bienvenue. Si par hasard tu tombais dans une faille au détour d’une page, demande-toi si c’est bien la peine de remonter, vu le monde bizarre dans lequel nous vivons…

Sommaire:

Flammes de nos cœurs fatigués / Les fonctions remarquables / Carrousel / Bout de charbon / La dernière valse des morts à roulettes / Des vies mal pliées / Celui qui ne savait pas faire face / Le camion blanc / Ils mirent la route sous leurs pas et marchèrent, marchèrent / Exil volontaire au fond du jardin / La balle n’est pas arrivée, mais Bob Dylan est mort / Le chat à la fenêtre / L’espoir du crocodile / Il était une dernière fois

Le saint du covid-19

La montée vers Saint-Cirq-Lapopie depuis les rives du Lot s’effectue en majorité sous les arbres. Heureusement pour le marcheur : il fait déjà largement plus de 30 degrés en ce début d’après-midi. La douceur de fin d’été en Occitanie se transforme peu à peu, année après année, en une nouvelle période de fournaise.
À l’entrée du village, accrochés aux pierres de l’impressionnante porte Roques, des panneaux indiquent que le port du masque est obligatoire dans la zone entre 10h et 18h. Je lève les yeux au ciel, dont le bleu éclatant ne daigne pas me répondre. J’extirpe le machin de ma poche et franchis la vénérable porte. Au début, pas grand monde. Puis, en me rapprochant du centre-bourg, je croise de plus en plus de visiteurs, sans que ce soit la foule des grands jours. Les rues, elles, deviennent de plus en plus pentues. Ce qui m’offre le spectacle ahurissant de personnes âgées, ou simplement hors de forme, en train de haleter derrière leur masque, la douleur au fond des yeux. Certaines semblent vraiment prêtes à se trouver mal à cause d’un étouffement qui n’a rien à voir avec un certain virus. Quelques rares passants ont déjà ôté le dérisoire morceau de tissu – je les imite. Ne nous a-t-on pas répété moultes fois qu’un masque humide (dans le cas d’espèce trempé de sueur et de salive) ne sert plus à rien ?
Mais c’est vrai qu’on ne nous répète plus grand-chose. Au début de l’épidémie, lorsque personne n’avait de masque, on nous enjoignait par exemple à cor et à cri de ne le toucher que par les élastiques. Désormais, on nous demande juste de le porter. Tu le portes, mec. Comment ? On s’en fout, tu le portes, ou c’est 135 boules d’amende. Les autorités gesticulent : faire totalement n’importe quoi est toujours mieux que d’être accusé de ne rien faire. D’ailleurs, dans le village, aperçoit-on des képis susceptibles de verbaliser ? Non. Il ne faudrait quand même pas vexer les visiteurs. Laissons-les étouffer seuls.
Passage devant l’église. Je remets le masque – lieu fermé – et pénètre dans l’édifice. Au hasard des chapelles, je découvre la statue de saint Jean-Gabriel Perboyre, crucifié, avec un lacet de strangulation autour du cou. Originaire du Lot, il a été martyrisé à… Wuhan en 1840. Et voilà que le texte d’explication part en vrille en expliquant que, comme le gars est mort étranglé (donc étouffé) à Wuhan (lieu d’origine du virus), c’est le saint idéal à prier pour les malades du coronavirus ! Il se trouve qu’en réalité, quitte à le tuer, les Chinois se sont montrés plutôt cléments en choisissant une strangulation rapide puisque justement le supplice de la crucifixion consiste en un étouffement très lent par affaissement de la cage thoracique, donc une mort bien plus proche de celle des victimes du covid-19. Serait-ce trop demander aux curés de connaître leur propre histoire ?
Je m’échappe de là, vire le masque, parcours les dernières pentes et sors du village sur les hauteurs. Je poursuis ma marche sur les Causses du Quercy, sous les arbres et loin des gens.

Parutions du printemps

Comme plein d’autres choses, la vie du livre n’a pas été simple en temps de confinement. Mon nouveau recueil de nouvelles aurait dû sortir mi-mai chez mes vaillants camarades des éditions Malpertuis, à l’occasion des Imaginales d’Épinal, lesquelles ont malheureusement été annulées, à l’instar de tant d’autres beaux événements. Le bouquin sortira à un autre moment, à une autre occasion. Je vous tiendrai bien sûr au courant le moment venu.
En attendant, cet étrange printemps n’a pas été totalement vide de mots pondus par ma modeste personne. Je vous présente ci-dessous deux ouvrages passés entre les gouttes…

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CÔTÉ TRADUCTION
J’avais juste eu le temps de l’apercevoir en librairie le weekend précédant le grand enfermement : « Thin Air », de Richard Morgan. Oui, le mec de « Carbone modifié », la série SF de Netflix. L’éditeur (Bragelonne) a d’ailleurs souhaité conserver le titre anglais… au cas où ce livre se métamorphoserait lui aussi en série à succès. Ça se passe sur Mars, dans l’un des rares endroits où l’on a réussi à créer un minimum d’atmosphère (le fameux « thin air »), c’est du polar SF « hard boiled » avec un héros musclé qui tente de résoudre ses propres emmerdes en plus de celles des autres, au milieu de luttes de pouvoir diverses et variées. Ce n’est pas le bouquin SF du siècle, même pas le meilleur que j’ai eu l’occasion de traduire, mais je vous promets qu’il y a là de quoi passer un bon moment pour les amateurs de SF et de gros polar qui tache.

Printemps2020-couv_thin_air

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CÔTÉ CRÉATION
Autre événement annulé pour cause de vilain virus, le festival BienVenus sur Mars (oui, encore Mars), qui aurait dû se tenir fin avril et présenter un fort intéressant mélange de science et de spectacle vivant. Malgré l’annulation, les organisateurs ont maintenu le concours de nouvelles sur le thème Réversible/Irréversible et ont même sorti l’anthologie correspondante, regroupant les textes lauréats.
On trouve donc dans ce sympathique petit ouvrage ma nouvelle « Digital Blues (Jusqu’à ce que la mort nous sépare) », variation chilienne et pénitentiaire sur l’univers de « Digital Blues » que vous commencez à connaître si vous suivez mes modestes aventures sur ce site (voire dans la vraie vie). Le bouquin est disponible auprès de l’organisation du festival (concours.bsm@gmail.com, 6€ + frais de port).

Printemps2020-couv-recueil-irréversible

À bientôt pour de nouvelles aventures littéraires !

Veuillez patienter quelques instants…

Pas de journal de confinement (lequel se passe très bien, merci) mais quelques instantanés recueillis à Albi pendant les sorties des fameux achats de première nécessité, ou pendant les heures éparses des promenades autorisées dans le non moins fameux rayon d’un kilomètre, qui a peut-être parfois, disons-le, gonflé de quelques centaines de mètres.

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J’habite dans un chouette quartier populaire où sont encore regroupés nombre de petits commerces. Or il n’est pas évident de créer une queue bien ordonnée au coin de rue où s’ouvre la boucherie. Et soudain me voilà de retour quinze ans en arrière, à La Havane, lorsque le quidam cubain arrivant à l’arrêt de bus demandait « ¿ Último ? » (Qui est le dernier ?), sachant ainsi derrière qui il devrait monter dans le véhicule sans avoir à patienter, immobile, dans une queue interminable. Le système a été réinventé ici par pur réflexe pratique. Seul bémol – puisque rien n’est parfait – pour les commandes passées par téléphone, dont les récipiendaires sont servis prioritairement par le boucher… sous les huées de la masse des « últimos ».

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Je ne l’ai pas vu, c’est ma compagne qui l’a rencontré : le grand méchant drone. Survolant la place du Vigan, la place « centrale » de la ville, il s’est approché d’elle et lui a ordonné de rentrer à la maison si elle ne disposait pas d’une attestation de déplacement en règle. Nous en avons rigolé, mais plutôt jaune : combien de contempteurs de la science-fiction, cette littérature que nous adorons tous les deux, se sont-ils moqués au fil des années des films et des livres qui prévoyaient… exactement cela ? Cela et bien plus encore, qui nous pend gravement au nez.

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Sur l’un des murets du Pont-Vieux, franchissant le Tarn depuis bien des siècles, se dresse une croix chrétienne en métal. Quelqu’un a accroché à son support une petite pochette plastique contenant une feuille blanche sur laquelle une prière est imprimée en orange. Il y est demandé au dieu concerné de prendre soin des malades et d’accueillir les âmes des décédés. La logique ne voudrait-elle pas plutôt que l’on l’insulte pour s’être amusé à créer tout ce bordel, ou du moins à laisser faire sans intervenir ? De toute façon, deux jours de pluie plus tard, les mots délavés malgré le plastique sont devenus illisibles. Dieu n’a même pas protégé sa prière.

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Un ami me dit qu’une amie lui a dit avoir vu une dame pleurer à la fenêtre d’un immeuble, les mains visiblement crevassées par des nettoyages frénétiques avec tel ou tel produit agressif, et qui se désespérait de voir sa fille enfermée à l’intérieur de l’appartement depuis des semaines. Cette amie d’ami a dû lui expliquer qu’elle avait le droit de sortir la gamine, que le vilain virus n’allait pas leur sauter à la gorge à toutes les deux. Racontar de racontar : le conteur sait très bien que l’histoire a pu se déformer de bouche en bouche. Mais j’y crois. Pourquoi donc ? Parce que ma mère, confrontée à cette situation, aurait fait exactement la même chose.

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L’histoire locale, notamment industrielle, fait qu’il y a deux gares à Albi, que nous appellerons la grande et la petite, une de chaque côté du Tarn. J’habite à deux pas de la petite, qu’il faut défendre régulièrement contre les tentatives de fermeture. Dès qu’il y a un souci quelconque, l’arrêt n’est plus desservi, histoire de bien dégoûter les usagers. Depuis le début du confinement, l’écran extérieur affiche donc sans trêve : « Pas de départs prévus prochainement ». Je préfère néanmoins le distributeur de billets hors-service, dont l’écran bleu, en un merveilleux écho à notre claustration collective, proclame désormais depuis des semaines : « Veuillez patienter quelques instants… »

 

Escargot confiné dans le jardin

À bientôt, si possible en chair et en os, et n’hésitez pas à partager en commentaire des anecdotes similaires de votre propre kilomètre (et des poussières) de rayon !

Voyage en cargo (2/2)

Second épisode de mes modestes aventures et rencontres à bord d’un cargo de marchandises navigant en mer du Nord et en mer Baltique (le premier épisode est ). Au plaisir de retenter ce genre de voyage, avec cette fois l’envie non pas de faire une boucle, mais d’utiliser ce moyen de transport très particulier pour réellement arriver quelque part. Encore un grand merci à tous les membres d’équipage du TIMCA pour leur accueil et leurs réponses à mes questions stupides.

Appelons-le Jaap. Lui, c’est l’ingénieur en chef. Il veille sur la salle des machines, lesquelles ne comprennent pas – loin de là – que les deux énormes moteurs. Par exemple, un système d’anode/cathode crée un courant potentiel de quatre ampères sur la coque, empêchant les coquillages de s’y accrocher. Car même avec un bateau de 200 mètres de long, s’il y a trop de bestioles à la remorque générant autant de petits tourbillons, la vitesse peut diminuer de deux bons nœuds. Il y a aussi l’épurateur qui, par un système de douches, nettoie les gaz éjectés par la cheminée ; mais comme les résidus sont… balancés à la mer, Jaap se demande si ce machin sert à quelque chose.
Baigné dans le bruit et les vibrations, Jaap ne fait que deviner les remous d’un monde qui l’inquiète. L’air de rien, il est au cœur de l’économie, au cœur des problèmes d’environnement, et tout cela ne sent pas très bon. Alors, avec sa famille, il a acheté une maison en Hollande, dans un village de 35 habitants. Il se prépare déjà à faire pousser ses légumes, à vivre en autarcie. Il a soixante ans mais ne les fait pas, car il « mène une vie saine »… lorsqu’il est loin de ses machines.

Au bout de son promontoire, Hanko est la ville la plus au sud de la Finlande. À la sortie du port, un panneau routier indique la direction de Saint-Pétersbourg. Le suivant précise que je n’en suis plus qu’à 580 km. Broutille. Une prochaine fois, peut-être…
Des étendues plates et boisées entourent Hanko à perte de vue. La petite « colline » qui s’est glissée en centre-ville porte une église et un étrange château d’eau rouge, aux lignes élancées, qui sert aussi de tour-horloge. Perchée sur un rocher en bord de mer, une cabane abrite un sauna public, avec un escalier qui plonge droit dans la Baltique, histoire de s’offrir un bon choc thermique. Le Viking est dur au mal : les vagues hivernales ne lui font pas peur !
En bord de mer également, un monument controversé, un pilier célébrant le débarquement des troupes allemandes en 1918. Les occupants soviétiques se sont bien entendu empressés de le démonter durant la Seconde guerre mondiale ; il est réapparu dans les années soixante, ne portant plus que trois mots à même de satisfaire tout le monde : « Pour notre liberté ».

Le canal de Kiel tranche le nord de l’Allemagne, là où la terre se rétrécit peu à peu en direction de la péninsule danoise. Du long de ses 97 km, il relie la mer du Nord à la Baltique, évitant justement de devoir contourner le Danemark.
Paul, le capitaine, n’aime pas emprunter le canal. Il ne s’y résout que si le vent est trop mauvais en mer du Nord. Ça fait quand même gagner du temps ? Pas beaucoup, dit-il, pas beaucoup. Surtout si un trafic important oblige à attendre son tour, d’abord aux écluses, puis à chaque zone de croisement. Surtout si une écluse est en panne, d’un côté ou de l’autre, voire des deux. Enfin sorti de là, Paul me brandit sa calculatrice sous le nez. « 19 », indique-t-elle. Dix-neuf heures pour franchir ce foutu canal. N’aurait-on pas été mieux au large du Danemark ?
De nouvelles écluses se construisent, afin d’accueillir des cargos toujours plus larges. Il faudra aussi élargir les zones de croisement existantes et en créer de nouvelles. Est-ce bien nécessaire ? Au risque qu’un jour, malgré tout le talent des pilotes, un habitant de Hochdonn ou de Bornholt voit un cargo débarquer dans sa cuisine à l’heure du petit déjeuner.

Appelons-le Ukko. Lui n’est pas membre d’équipage, il est chauffeur de camion, finlandais de son état. Il accompagne son véhicule pour une livraison spéciale à Anvers : l’une des jambes d’une immense grue de port. L’engin est ligoté, à la fois au sol et au plafond, dans la zone du bateau réservée aux camions. Je rappelle que le TIMCA est un roulier, en anglais « roll on / roll off », ou simplement « ro-ro », ce qui signifie que l’on peut y faire entrer des marchandises par l’arrière (en roulant) et pas seulement déposer des containers sur le pont.
À présent, Ukko ne parcourt plus que la Finlande, la Suède et la Norvège. Avant, il sillonnait toute l’Europe, de l’Espagne jusqu’à l’Oural. Il garde un bon souvenir des hivers russes : pas de problème pour rouler par moins cinquante degrés. En Finlande, les hivers trop doux perturbent désormais la cruciale industrie du bois. Car il ne neige plus, il pleut, encore et encore, au point que les routes de forêt ne sont plus que des rivières de boue impraticables.
Ukko lit. Beaucoup et de tout. De vrais livres en papier malgré l’espace réduit offert par la cabine de son camion. Pas de liseuse, pas de tablette. Un vieux téléphone. Pas de technologie inutile. Une bière et un livre, au mess des chauffeurs, en attendant de reprendre la route.

Voyage en cargo (1/2)

Depuis tant d’années que cela me trottait dans la tête, j’ai enfin réalisé l’un de mes grands fantasmes de voyageur : naviguer sur un cargo de marchandises. Certes, nous ne sommes plus à l’époque héroïque où j’aurais pu débouler au port d’Anvers (dans le cas d’espèce) et négocier ma place à bord en échange d’un quelconque boulot de fond de cale ; il a fallu en passer par une organisation plus classique. Mais ces dix jours sur le TIMCA – un roulier de 200 mètres – n’en ont pas moins constitué une très belle expérience : mer du Nord, mer Baltique, canal de Kiel, ports de Rauma et Hanko en Finlande. Je vous livre ci-dessous (ainsi que dans le billet suivant) quelques instantanés et rencontres de ce voyage.

Appelons-le Paul. Lui, c’est le capitaine. Aussi hollandais que son bateau. La décontraction née de plus de vingt ans passés comme seul maître à bord. Mais décontraction ne veut pas dire relâchement : on le trouve sur la passerelle, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dès qu’il faut entrer ou sortir d’un port, s’engager dans un chenal, accueillir un pilote. Il contemple la mer Baltique, jumelles collées aux yeux, en disant qu’à cette époque de l’année, en plein hiver, son navire devrait pénétrer dans ces ports nordiques en brisant de la glace. Mais les temps changent.
La première journée de sa vie de capitaine reste le pire souvenir de sa carrière. Car les autorités portuaires de Savannah (USA), voyant arriver un ouragan, ont demandé à tous les bateaux présents dans le port de… sortir en mer. Quant à Paul, il a dû en plus récupérer son Second, complètement bourré, dans une chambre d’hôtel. D’où l’une de ses devises : quand on s’ennuie au boulot, c’est bon signe.

Le cargo vibre sans cesse. Normal quand la propulsion est assurée par deux moteurs de 17.000 chevaux chacun. Des vibrations auxquelles on s’habitue, une sensation que l’on oublie. Je m’étais demandé : le sentirais-je, si tout s’arrêtait brusquement ? J’ai eu ma réponse et cette réponse est « oui ». Car les deux moteurs géants se sont arrêtés au sud de la mer Baltique. Les systèmes de secours ont mis plus de temps que prévu à démarrer, et donc, durant d’étranges minutes, le bateau est devenu sombre et silencieux, ballotté par les vagues. Difficile pour un conteur de ne pas se demander si le terrible Hollandais volant n’était pas apparu devant notre proue, son capitaine maudit riant aux éclats dans le vent de la Baltique. Puis la lumière est revenue. Puis les vibrations. Sur le journal de bord, il est noté « Resume voyage at 16.00 » – reprise du voyage à 16h. Un incident sans conséquences. Le Hollandais volant était ailleurs.

Appelons-le Dos Santos. Lui, c’est le chef cuistot. Il a quitté le Cap-Vert à dix-huit ans et, depuis, il fait la cuisine sur des bateaux. Dans le cas qui nous occupe, vingt personnes à nourrir trois fois par jour à heures fixes : petit déjeuner à 7h30, déjeuner à 12h, diner à 17h30. Tout doit être parfait, bien présenté : ce n’est pas un restaurant mais il faut que les convives aient plaisir à s’asseoir autour de la table.
Dos Santos a connu bien des mers et des tempêtes, pourtant il n’a jamais eu peur que les navires sur lesquels il naviguait finissent au fond de l’eau. En réalité, il n’a craint pour sa vie qu’une seule fois : dans une zone de piraterie au large de la Somalie. Pas effrayé par les pirates – qu’il n’a jamais vus –, plutôt par les soldats protégeant le bateau qui s’exerçaient à balles réelles sur le pont…
Plus que deux ans avant la retraite. Alors il rentrera chez lui. Fera la cuisine et le ménage pour sa famille. Comme pour l’équipage du bateau.

L’escale à Rauma s’éternise. Nous attendons de pouvoir charger du papier, dont la région est grande productrice, sauf que l’industrie papetière est en grève. Elle n’est d’ailleurs pas la seule : une grosse contestation sociale secoue le pays depuis novembre, touchant tour à tour divers secteurs publics et privés. Je ne l’aurais sans doute jamais su si je n’avais pas traîné mes guêtres dans le coin puisque, selon les médias français, il n’y a bien que ces sales fainéants franchouillards pour oser faire grève alors que partout ailleurs, les gens bossent sans rechigner.
La vieille ville de Rauma est classée à l’Unesco pour ses maisons en bois. Aux fenêtres de certaines, on aperçoit des petits chiens en porcelaine. Autrefois, si le marin de la maison se trouvait en mer, ils étaient tournés vers l’extérieur, comme pour l’attendre. Alors que si le marin avait regagné son domicile, ils regardaient vers l’intérieur, vers leur maître.

À suivre…

Mangeur de papier

En ce début d’année, j’ai eu le plaisir d’être lauréat (catégorie adultes) du concours de nouvelles organisé par les médiathèques du Grand Albigeois, et plus particulièrement par la médiathèque de Cantepau. Il fallait écrire un texte court – très court – de moins de 300 mots, avec comme contrainte supplémentaire la présence de quatre mots imposés : chef, chocolat, fouet, gourmandise. En réalité, je n’ai pas eu « le plaisir », mais « les plaisirs », trois pour le prix d’un.
Le premier, celui d’être récompensé par une médiathèque. Je suis un rat de bibliothèque, je l’ai toujours été, et si je n’avais pas bénéficié, enfant et ado, de cet accès presque gratuit à la culture littéraire, je ne serais pas devenu celui que je suis aujourd’hui.
Le deuxième, celui de recevoir ce prix pour un texte évoquant le sort des demandeurs d’asile en France alors qu’à quelques mètres de là, mes camarades de RESF (Réseau éducation sans frontières) lançaient leur fête de soutien à laquelle je me suis ensuite empressé d’aller participer.
Le troisième, celui d’être récompensé dans le quartier de Cantepau, quartier prioritaire d’Albi, où j’œuvre depuis de longues années notamment au sein de Radio Albigés.
À présent, je vous laisse découvrir le texte ; il est juste sous la photo des lauréats. Vous noterez que, comme à mon habitude, je m’étais mis au fond de la classe, planqué sous mon chapeau…

Les lauréats
(photo Mathilde Tournier / Grand Albigeois)

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Mangeur de papier

Le chef qui me crie dessus n’est pas le chef de mon village. Il me dit d’aller plus vite, toujours plus vite. Car le client français a faim. Le client français veut manger. Salade de chèvre chaud, saucisse de Toulouse, profiteroles au chocolat. Chacun son assiette, au lieu d’une grande gamelle où les convives, rassemblés en cercle, se servent avec les doigts. Chez moi, il ne restait jamais rien à la fin du repas. Ici, la poubelle dévore, s’empiffre à en exploser.
La chaleur du four me brûle le visage, comme le soleil du désert, et celui de la mer, lors de ma longue traversée vers la France. Si ma peau n’était pas déjà si sombre, elle noircirait encore.
Aller plus vite, toujours plus vite. Battre la crème pour la chantilly. Ils appellent cet instrument un « fouet ». À l’école, j’ai appris qu’un autre genre de fouet lacérait le dos de mes ancêtres. Eux aussi ont traversé la mer, ou plutôt l’océan, sans espoir de retour. J’ignore si je rentrerai un jour à la maison. Peut-être, si quelqu’un m’y attend. Si quelqu’un se rappelle mon nom.
Pour ne pas y penser, je lacère le dos de la crème.
Aller plus vite, toujours plus vite, afin d’obtenir les papiers. Le chef me les a promis. La carotte au bout du bâton, une carotte bleu-blanc-rouge avec un visage de femme. J’en salive d’avance. Ça me donne faim – la poubelle mange mais pas moi. Des papiers si recherchés doivent être succulents. Une gourmandise de roi. Quand je les aurai, je les cuisinerai à ma façon, puis les mâcherai et les avalerai. Petit bout par petit bout.
Jusqu’à me sentir enfin rassasié.