Le Temps de Dire… le livre

Depuis 2012, les conteuses et conteurs professionnels du collectif RaconTarn, dont j’ai l’honneur de faire partie, écoutent et racontent les récits d’hommes et de femmes du Tarn, tout en sillonnant à pied chemins, routes, avenues et ruelles. Les éditions carmausines Édite-moi ont choisi de faire confiance à trois de ces artistes – dont votre serviteur – pour poser ces histoires sur le papier.

Cette anthologie de vies banalement extraordinaires est conçue comme une promenade célébrant la richesse poétique de monsieur et madame tout le monde ; elle relie d’un fil ténu et sensible quarante histoires recueillies entre 2012 et 2017 par Dominique Rousseau, Céline Verdier et moi-même.
Chacune d’elles recèle un trésor.
Drôles, dérangeantes, instructives, croustillantes ou émouvantes, parfois simplement belles, on peut les lire les unes à la suite des autres, ou bien laisser le hasard ouvrir telle ou telle page. Il s’agira toujours d’une rencontre, d’une expérience vive qui se transmet.

Sommaire (de mes textes):
Où l’on saisit l’intérêt du purin d’orties dans l’utilisation de la détapisseuse
Où l’on rêve encore du froid, de la théorie des ensembles et des visites de l’inspecteur
Où l’on apprend que les singes commandent aux renards et aux lapins
Où l’on découvre les vertus capillaires de l’acier de Solingen
Où l’on continue d’ignorer pourquoi les poètes portent des casques de moto sur la tête (avec Dominique Rousseau)
Où l’on fait du troc de fêtes pour retenir ses larmes
Où l’on en apprend de belles ! (avec Dominique Rousseau)
Où les morts ne ressortent de terre que pour être envoyés par la poste
Où l’on constate que quand le vin est tiré, il faut le boire, à condition qu’il en reste
Où l’on découvre que les vignes poussent mieux au son du concasseur
Où l’on découvre que les Peaux-rouges peuvent n’être rouges que sur la nuque
Où l’on tente de faire tomber des barrières qui ne cessent de se dresser à nouveau
Où les bombes se glissent dans les lits et les petits garçons dans la vie
Où l’on découvre que rien ne vaut un arbre à kiwis pour casser des murs
Où l’on se rend compte que les facteurs vont parfois beaucoup plus loin qu’on ne le pense

Le Vœu des mille grues

D’aucuns parmi vous se souviennent peut-être de mes tribulations littéraires avec le ministère de la Transition écologique au sujet d’un concours de nouvelles intitulé « Repenser notre relation à la nature à l’heure de la sixième extinction ». Si vous avez loupé cette aventure, ou si vos souvenirs de l’automne dernier sont assez flous, n’hésitez pas à (re)lire le billet correspondant.
En résumé, n’ayant pas été lauréat de ce concours, je n’avais rien gagné à part la « gloire » d’apparaître dans l’anthologie numérique composée des douze meilleurs textes et publiée sur le site du ministère susmentionné. Cependant, cela m’avait au moins valu le plaisir de faire écrire par un ministère la célèbre citation de V pour Vendetta : « People shouldn’t be afraid of their government. Governments should be afraid of their people ».
Mais, contre toute attente, l’affaire a rebondi début 2019. Avec la réception d’un courriel de Flammarion m’apprenant que, dans le cadre de ses partenariats éditoriaux, cette noble maison comptait publier en papier la fameuse anthologie sous le label « Autrement ». Mauvaise nouvelle : on me proposait une « reproduction à titre gracieux » de mon texte, Le Vœu des mille grues. Bonne nouvelle : il m’a suffi d’une réponse un peu énervée pour obtenir une rémunération. Dans le cas d’espèce, 120€ brut. J’ai fait pire et j’ai fait mieux pour un texte de cette longueur. Même s’il va falloir que je perde encore un peu de temps à réclamer cette somme, puisque j’ai reçu le bouquin… mais pas le pognon.
Donc, en tout cas, après plus d’un an d’aventures palpitantes, le livre existe sous une forme manipulable par des doigts humains. En voici la couverture :

Récits de vie carcéraux

À l’invitation de la Scène nationale d’Albi et du SPIP (service pénitentiaire d’insertion et de probation), mon éminente collègue Eva Hahn et moi-même avons eu l’occasion de collecter des récits de vie auprès des détenus de la prison d’Albi. Désolé, j’ai du mal à employer les termes officiels (maisons d’arrêt et autres centres de détention) : pour moi, c’est la prison, la taule, le zonzon.
Fort de notre expérience de collectages à travers le Tarn, auprès de personnes certes libres mais avec parfois des parcours difficiles, nous avons su écouter les histoires de ces hommes – puisqu’Albi est un établissement pour hommes – et les leur restituer ensuite sous un angle différent, décalé, pas forcément moins sombre mais leur permettant au moins de se dire que leur vie, comme celle de tout le monde, vaut la peine d’être écoutée et surtout entendue : c’est la force de la parole symbolique.
Paradoxalement, alors que j’allais à la rencontre de gens qui n’avaient pas le droit de sortir, j’ai failli ne pas pouvoir… entrer dans la prison, car l’administration pénitentiaire avait mal lu mon nom sur la photocopie de ma carte d’identité (le classique « Manier » au lieu de « Mamier ») et n’avait donc pas pu récupérer mon casier judiciaire. Là encore, étrangement, si j’avais commis par le passé un crime trop grave, je n’aurais pas eu le droit de pénétrer dans cet établissement. J’en profite pour remercier tout le personnel pour son accueil à la fois professionnel et rassurant : il faut s’habituer à passer toutes ces grilles, à entendre sans cesse des bruits de serrure…
Les personnes rencontrées, d’origines et d’âges divers, nous ont offert des récits non moins variés. Parfois des premières détentions, parfois une parmi tant d’autres. Des jugements en attente et d’autres définitifs. Des crimes qu’ils nous ont confiés ou pas, des gestes plus ou moins graves. Et toujours, évidemment, le désir âpre de sortir, pour recommencer une nouvelle vie ou finir celle-ci un peu plus en paix. Merci à ces témoins pour leur parole.
Ci-dessous, pour vous donner un exemple, je vous offre l’histoire de Peter Pan. Car oui, Eva et moi l’avons croisé là-bas. À la fin du spectacle, le détenu en question, les larmes aux yeux, a voulu savoir si j’avais le texte écrit de ce que je venais de dire. J’ai répondu que oui. À sa demande, je lui ai dédicacé la feuille, déchirée à la hâte parce qu’il y avait le début d’un autre récit sous le sien. Je n’ai jamais fait une dédicace sur un objet aussi moche. Mais c’est sans doute, au final, l’une des plus belles.

Spectacle au parloir

 *

Peter Pan, il dit que les gens sont cons. Pas tous, hein. Plutôt ceux d’ici. Enfin pas ceux de la prison. Les gens du Sud, en général. Lui qui vient de plus haut, par-delà de nombreux fleuves et rivières, il dit que les gens d’ici sont plus tristes, moins blagueurs, qu’ils ont moins envie de rire. Faut dire que la toute première fois qu’il a débarqué dans le coin, il s’est pris un contrôle de flics, alors ça n’aide pas…
Peter Pan, là-haut, il était paysagiste. Ça ne l’intéressait pas plus que ça, mais son père n’avait pas réussi à exercer ce beau métier et voulait que son fils réalise son rêve à sa place. C’est bizarre, les parents, parfois. Alors que son rêve à lui, c’est les voitures. La preuve, il a rencontré sa compagne, la Fée Clochette, dans une voiture. Il est allé la chercher pour une fête, elle est montée, ils se sont regardés et ils ne se sont plus jamais quittés. Elle, elle l’a poussée à vivre ses rêves.
Et voilà, direction Albi, pour une formation en carrosserie-réparation. Bon, évidemment, il y a eu une petite sortie de route puisqu’il se retrouve ici, en prison. Un truc dont il n’est pas fier, comme quand on fait une bêtise au volant, une faute d’inattention, alors qu’on est pourtant un bon conducteur. Mais il en faut plus pour arrêter un rêve ! À la sortie, la Fée Clochette fera elle aussi une formation, dans la sellerie, et ils monteront un garage spécialisé dans les vieilles voitures. Parce que les vieilles bagnoles, c’est mieux. Déjà, elles sont plus jolies, alors que celles de maintenant sont toutes pareilles, et puis elles sont toutes blanches ou grises ou noires. Sans oublier que toute cette électronique, c’est de l’arnaque ! Tu ne peux plus rien réparer toi-même. Il y a même des bagnoles qui se garent à ta place, où est le plaisir ?
Parce qu’au final, la voiture, c’est le plaisir. Ça roule, ça nous emmène où on veut, c’est magique ! Peter Pan, il ne vole pas dans les airs comme le personnage du conte, mais il a son bolide, une voiture « préparée » qui n’a même pas le droit de rouler dans la rue. D’où le fameux contrôle de flics en arrivant par ici.
Quand tout sera prêt, sa copine et lui remonteront là-haut, par-delà fleuves et rivières. Pour retrouver la famille. Parce que c’est important, la famille. Les copains, ça ne reste pas, c’est comme les feuilles mortes qui tombent d’un arbre. Ensemble, ils feront des enfants. Obligé ! C’est comme un prolongement de notre corps, mélangé avec la personne qu’on aime.
« La vie va très vite », dit Peter Pan. Il a trente ans et quelques, hier il en avait seize. Il dit qu’il est toujours un enfant dans sa tête. Dans le conte, Peter Pan et ses amis habitent le Pays du Jamais-Jamais. Je ne me souviens pas avoir entendu parler d’un garage là-bas. Alors c’est peut-être le bon moment pour aller y faire un tour…

Varanasi, il y a des années

Trois amis partent bientôt pour l’Inde. Plus précisément pour Varanasi, ancienne Benares. J’y suis passé il y a longtemps. Quatorze ans, bientôt, pendant mon tour du monde. Je leur dédie ces quelques photos: ils me raconteront si Shiva traîne toujours dans le coin, si l’odeur des crémations emplit toujours l’air avant l’orage.

Le conte de toutes les histoires du monde

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir l’un de mes contes préférés. On me l’a raconté au Mexique pendant mon tour du monde et, depuis, je ne cesse de le transmettre. Mais il y a de cela quelques temps, au Sénégal, un conteur m’a proposé une fin alternative, tout aussi intéressante. Je vais donc vous conter les deux, et vous verrez bien laquelle vous sied : n’hésitez pas à laisser un petit commentaire à ce propos.
 

*

 
On raconte qu’un jour, un roi exigea de connaître toutes les histoires du monde. Toutes les histoires que les hommes avaient créées, il les voulait là, devant lui, dans des livres à lire en paix. Le roi transmit ses ordres au premier ministre, qui se mit aussitôt au travail.
On vit alors des centaines de fonctionnaires royaux quitter la capitale et s’en aller parcourir le monde, pays après pays, mer après mer, afin de collecter des histoires. Lorsque l’un d’eux revenait, il transcrivait ses découvertes dans un grand livre, tandis qu’un collègue partait à son tour sur les routes lointaines.
Cette quête dura vingt longues années. Néanmoins, après ces vingt ans, toutes les histoires du monde étaient rassemblées dans une montagne de livres qui s’élevait littéralement jusqu’aux nuages.
Le premier ministre amena le roi au pied de cette montagne, preuve que ses ordres avaient été exécutés. Le roi dit alors :
— C’est du beau travail, mon ami. Oui, vraiment du beau travail. Mais les années ont passé. Je vieillis, j’ai des cheveux blancs. Je n’aurai jamais le temps de lire ces livres. Il me faut un résumé.
Le premier ministre, qui ne rajeunissait pas non plus, poussa un soupir discret et s’éloigna lentement, déjà concentré sur l’ouvrage.
Il fit alors appel aux notaires. Les notaires, capables de clarifier, de simplifier chaque phrase avec une rigueur méticuleuse. Ils prirent un par un les livres de la montagne et s’attelèrent au résumé. Cet ouvrage leur prit dix longues années.
Néanmoins, au bout de ces dix ans, toutes les histoires du monde étaient rassemblées dans une énorme pile de livres à peu près de la taille de la salle du trône.
Le premier ministre amena le roi au pied de cette pile, preuve que ses ordres avaient été exécutés. Le roi dit alors :
— C’est du beau travail, mon ami. Oui, vraiment du beau travail. Mais tant d’années ont passé. Je suis si vieux. Mes os me font souffrir à tel point que je dois m’appuyer sur une canne. Je n’aurai jamais le temps de lire ces livres. Il me faut un résumé.
Le premier ministre baissa les yeux. Appuyé sur sa propre canne, il tourna le dos aux livres, pensant déjà à la suite.
Il fit alors appel aux écrivains. Les écrivains, capables de dire tant de choses en si peu de mots. Ils prirent un par un les livres de la pile et s’attelèrent au résumé. Cet ouvrage leur prit cinq longues années.
Néanmoins, au bout de ces cinq ans, toutes les histoires du mondes étaient rassemblées dans un seul gros livre relié de cuir.
Le premier ministre réunit la cour dans la salle du trône, autour des deux serviteurs qui portèrent le livre au roi sur un plateau d’argent.
Le roi était assis sur son trône, le crâne dégarni, luttant pour rester droit. Il regarda le livre et dit :
— C’est du beau travail. Oui, vraiment du beau travail. Mais ma vie touche à sa fin. La Mort lira bientôt mon nom dans son grand registre. Je n’aurai jamais le temps de lire un tel livre. Il me faut un résumé.
Le premier ministre quitta la salle du trône sans un mot. Certains prétendirent qu’il pleurait.
Il fit alors appel aux poètes. Les poètes, capables de dire tant de choses dans l’espace entre les mots. Ils prirent le livre sur son plateau d’argent et s’attelèrent au résumé. Cet ouvrage leur prit presque une année.
Néanmoins, une fois ces longs mois écoulés, toutes les histoires du monde étaient rassemblées sur une seule feuille, dans une écriture lisible bien que serrée.
Le premier ministre réunit la cour dans la salle du trône, autour des deux serviteurs qui portèrent cette feuille au roi sur un plateau d’or fin.
Le roi était avachi sur son trône, la peau parcheminée, les membres grêles, à peine capable de parler. Il dit pourtant :
— C’est du beau travail. Oui, vraiment du beau travail. Mais la Mort est là, parmi nous. Elle me regarde, elle est venue me chercher car mon heure est arrivée. Je n’aurai jamais le temps de lire cette feuille. Il me faut un résumé.
Un silence terrifié s’abattit sur la salle. C’est alors qu’un enfant, fils de domestique ou de palefrenier, passa entre les jambes des princes, des nobles, des ministres, et se précipita vers le roi avant que les soldats puissent l’arrêter. Il se hissa sur la pointe des pieds pour murmurer quelques mots à l’oreille du souverain, lequel s’éteignit sourire aux lèvres, à l’image d’un homme qui réalise enfin son rêve. Le premier ministre s’agenouilla devant l’enfant, lui posa une main ridée sur l’épaule et lui demanda comment il était parvenu à résumer toutes les histoires du monde en si peu de mots. L’enfant regarda le vieillard avec des yeux écarquillés. Les adultes posaient souvent des questions bizarres, évidentes. Il répondit juste…
— Il était une fois.
 

*

 
Belle fin, n’est-ce pas ? Mais en voici une autre. Reprenons au moment où le roi refuse de lire la feuille posée sur le plateau d’or et demande un dernier résumé…
 

*

 
Un silence terrifié s’abattit sur la salle. Le premier ministre, voyant que le roi allait s’éteindre sans avoir réalisé son grand rêve, s’avança jusqu’au trône et murmura quelques phrases à l’oreille du souverain. Cet ultime résumé de toutes les histoires du monde, auquel il avait eu lui-même le temps de réfléchir au fil des années. Il dit alors :
— Les hommes naissent dans la souffrance, meurent dans la souffrance, et entre les deux, ils font ce qu’ils peuvent.
 

*

 
Voilà… Tout est dit. Je vous laisse faire votre choix.

Retro 2018

En ces premières heures de 2019, je vous propose, comme il y a déjà 360 et quelques jours, de faire un petit résumé de mes modestes aventures de l’année écoulée, au cas où des personnes intéressées auraient loupé quelques épisodes. Attention, c’est parti !

*

Grand voyage à la fin de l’hiver (boréal) pour rejoindre les vastes étendues de la Patagonie et de la Terre de feu. C’était encore l’été de ce côté-là de la Terre, mais, comme vous pouvez le voir ci-dessous, il y faisait malgré tout un petit frais… Une région dure, par son climat autant que par son histoire tourmentée, pour une beauté qui touche au cœur – une beauté que j’ai évoquée ici et .

Entre deux de mes vadrouilles, les éditions Bragelonne m’ont confié la traduction de Forgotten Worlds, deuxième tome d’une trilogie de Space Opera écrite par l’auteur états-unien D. Nolan Clark. Le livre sort ce mois-ci sous le titre Exploration, en attendant la fin de l’aventure en 2020 – si les petits cochons (ou les extraterrestres) ne nous mangent pas.

De longues années après ma dernière participation à cette revue, le hasard m’a fait apparaître deux fois de suite dans la revue de science-fiction Galaxies. Le n°55, spécial « regards sur l’Afrique », a accueilli ma nouvelle La porte sur le vide, inspirée par mon voyage au Sénégal de l’an dernier. Quant au n°56, on y trouve mon texte La guérisseuse (aux rives prochaines), croisement entre le travail de la plasticienne Victoria Niki et l’univers de mon roman La révolte d’Albi.

L’automne, c’est, depuis sept ans, l’occasion de retrouver les conteurs de RaconTarn pour de nouvelles collectes et de nouveaux partages de récits de vie. J’ai eu l’honneur et l’avantage de reprendre la route du Temps de Dire avec mon éminente collègue, la conteuse et violoniste Céline Verdier avec qui j’ai parcouru les quartiers, à la fois si proches et si lointains, du Far West albigeois.

Dans la foulée, ma nouvelle Le smartphone de Bouddha est sortie dans l’anthologie de fantastique Ténèbres 2018 publiée par les vaillantes éditions Dreampress. Il s’agit d’un texte inspiré par mon voyage en Birmanie, un mélange entre traditions locales et technologies modernes.

Une bonne habitude depuis quatre ans : visiter début novembre une ville du sud de l’Europe. Cette fois, ce fut le tour de Naples, ville de bruit et de fureur, dont je vous ai fait visiter quelques lieux un peu spéciaux dans cette chronique. Quant à la photo ci-dessous, il s’agit de Procida, petite île située dans le golfe de Naples. Tout ceci sous le regard du Vésuve, qui n’a jamais cessé de fumer…

Ultime parution, dans la toute dernière ligne droite de 2018 : ma nouvelle Digital Blues (le nouveau monde) est sortie dans l’anthologie de science-fiction Transhumains et post-humains publiée par les éditions Arkuiris. Ce texte, qui parle du possible transfert des esprits humains dans les machines, clôt un cycle entamé il y a fort longtemps dans… la revue Galaxies : la boucle est bouclée !

Sans oublier, la plupart des mercredis soirs à 19h30 en direct sur les ondes de Radio Albigés, l’émission de critique sociale et politique La Marmite Infernale, que j’anime avec la Rebelle et McIntox, deux sacrés chroniqueurs qui, comme le disait George Bernard Shaw, possèdent un don d’observation appelé vulgairement cynisme par ceux qui en sont dépourvus.

Ah ! j’oubliais presque mes (més)aventures littéraires avec le ministère de la Transition écologique, que je vous ai contées dans ce billet.

Quant à 2019, quelques projets s’y dessinent, mais chut ! On verra le moment venu…

En attendant, bonne année !

La mort à Naples

En surface, Naples est une ville de bruit et de fureur. Les klaxons des scooters résonnent par milliers, les moteurs rugissent, les gens s’interpellent d’une fenêtre à l’autre, les avions passent bas au-dessus des immeubles. Mais sous la surface, le long d’innombrables galeries creusées dans le tuf volcanique, les morts attendent. Ils s’adressent aux vivants qui, malgré le vacarme entretenu de jour comme de nuit, ne parviennent pas toujours à couvrir leurs voix.

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Dans les catacombes de San Gaudisio, les cadavres étaient d’abord conservés en position assise pendant une année, le temps que les fluides s’écoulent par des incisions bien situées. Le corps sec était ensuite décapité et placé dans une petite alcôve. Le crâne, lui, était incrusté dans le mur. Dessous, on peignait un vêtement représentatif du défunt – une tenue d’avocat, une robe de noble dame – à côté duquel on inscrivait une sentence philosophique, généralement sur la vanité des biens terrestres. L’un de ces crânes, dont on ignore l’identité première, symbolise la mort elle-même. Un autre inconnu sert de gardien au lieu ; à tout seigneur tout honneur, son squelette entier est scellé dans la paroi.

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L’église se nomme « Sainte-Marie-des-âmes-du-purgatoire ». C’est un haut lieu de ce qui fut appelé le culte des âmes pénitentes : le fait que des gens prennent soin du crâne d’un inconnu afin, par leurs prières, de raccourcir le séjour de cette âme au purgatoire, en espérant que ladite âme exaucera en retour certains de leurs vœux. L’Église a combattu violemment cette pratique, car il ne fallait vénérer que les crânes « officiels », les reliques des saints. On vient encore aujourd’hui prier devant le crâne de Lucia, une jeune fille décédée juste après son mariage, dont l’âme continuerait à protéger les jeunes mariées.

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Le cimetière des Fontanelle, composé d’immenses salles creusées dans le tuf volcanique, a accueilli « hors la ville » les centaines de milliers de victimes de toutes les grandes épidémies de peste et de choléra. En 1872, un chanoine décide d’aligner bien sagement les crânes et tibias d’environ 40 000 cadavres, puis de créer une église en plein milieu de l’ossuaire. Le cimetière est fermé en 1969, sur décision ecclésiastique, pour lutter contre le culte des âmes pénitentes ; il a rouvert depuis peu, sous la pression des habitants du quartier populaire de la Sanita.

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À quelques stations de train du centre de Naples : Herculanum. En l’an 79, la ville n’est pas ensevelie sous les cendres, comme Pompéi, mais engloutie par une masse de boue brûlante. Dans de grandes alcôves destinées aux bateaux – le front de mer actuel est loin, très loin –, on a retrouvé les squelettes de plus de deux cents personnes qui ont tenté en vain de fuir la catastrophe par la mer. Aujourd’hui, sur les quatre millions d’habitants que compte l’agglomération de Naples, sept cent mille vivent en « zone A », soit sur le tracé probable de la prochaine éruption…