Dix pesos, pas un de plus

Ma nouvelle « Dix pesos, pas un de plus » vient de paraître dans l’anthologie « Malpertuis VIII » dirigée par Thomas Bauduret aux éditions Malpertuis. Je reviens ici à l’un de mes grands classiques : du fantastique pur et dur inspiré par mes voyages.
Dans le cas d’espèce, je vous invite à parcourir avec moi la ville de Buenos Aires, ses trains de banlieue, la gare de Retiro, le quartier de la Recoleta et surtout son fameux cimetière – plus ou moins l’équivalent du Père-Lachaise parisien. Vous trouverez ci-dessous les trois premiers paragraphes du texte, pour vous mettre (j’espère) l’eau à la bouche, ainsi qu’une photo du cimetière de la Recoleta.
Bonne lecture, bon voyage, en espérant vous croiser ici ou ailleurs.

Malpertuis VIII

Malpertuis VIII

Juan pose sa carte magnétique sur la machine, à travers la mince ouverture du guichet, puis marmonne sa destination: Retiro. À l’intérieur, la silhouette de l’employé remue lentement. Les nuages recouvrent la banlieue de Buenos Aires, mais rien n’explique l’obscurité qui règne dans l’espace confiné du guichet. Comme si l’employé souffrait d’une étrange maladie nécessitant l’absence totale de lumière.

Juan attend que le témoin vert s’allume enfin, validant sa carte de réduction. L’opération prend toujours quelques secondes de trop, le temps de se dire qu’il a sans doute mal placé le rectangle de plastique – trop haut ou trop bas ou trop en biais – alors qu’il répète ce geste deux fois par jour, cinq jours par semaine, depuis tant d’années.

Le ticket jaillit du guichet, lancé par une main qui n’apparaît qu’un bref instant en plein jour. Juan la croit fausse, un membre artificiel permettant au monstre du guichet de se déguiser en être humain. Autrefois, quand son père le soulevait pour qu’il donne l’argent de leurs tickets – pas de machines à l’époque –, l’employé lui souriait. Du moins s’en souvient-il ainsi. Aujourd’hui, il a peur qu’une lame tombe de l’ouverture et lui sectionne le poignet, offrant un goûter sanguinolent au monstre tapi dans l’ombre. Quand le témoin met vraiment trop longtemps à s’allumer, il doit résister à l’envie de retirer sa main d’un geste sec, avant qu’il soit trop tard.

cimetière de la Recoleta

cimetière de la Recoleta

Des vies mal pliées

Mon texte « Des vies mal pliées » vient de remporter le prix Gaston Welter de la nouvelle décerné par la ville de Talange (millésime 2016, pour cause de remise des prix décalée). Merci au jury présidé par Sylvie Jung, ainsi qu’à toute l’équipe du service culture pour son accueil dans le cadre du festival « Hommes et usines ». Il n’est pas interdit – loin de là – de voir une parenté entre ce texte et « La petite traductrice », ma nouvelle primée en 2013.

*

Tasnima décore la chambre d’hôtel avec des animaux. Un lapin jaune, un poussin bleu qui sort de son œuf, une grenouille, des poissons. Le chat est un peu tordu. La grenouille sauterait si le papier était plus épais. Ou alors elle s’est trompée dans les pliages.
La chambre est plus petite que celle du mois dernier, mais plus grande que la toute première, il y a six mois : Tasnima a son propre lit de camp et n’est pas obligée de dormir avec sa sœur. Kheda s’agite dans son sommeil quand elle rêve de leur ferme près de Grozny.
En grande section de maternelle, on n’apprend pas encore à lire. La maîtresse a montré les pliages de la cocotte en papier, et distribué d’autres schémas à ceux qui voulaient continuer à la maison. Ça porte un nom, de fabriquer des choses avec du papier plié. Un nom japonais dont Tasnima n’arrive pas à se souvenir.
Le renard, c’est dur. Le résultat paraît simple, sauf que certains plis
sont trop compliqués pour des mains d’enfant ; il faudrait celles de Maman ou de Kheda. Papa a de gros doigts et n’a pas toujours le temps de jouer, enfin c’est ce qu’il dit parce qu’il ne fait pas grand- chose de ses journées.
Aujourd’hui, c’est mercredi. Tasnima est seule dans la chambre avec le renard qui refuse d’apparaître. Seule avec les animaux qui la regardent de leurs grands yeux noirs tracés au feutre. Ses parents n’aiment pas la laisser sans surveillance, mais la préfecture impose les jours de rendez-vous. Et Kheda doit y aller aussi parce que c’est elle qui parle bien français. Kheda est en cinquième. Elle a de bonnes notes. Elle lit des livres et chaque papier bizarre de la préfecture en fronçant les sourcils.

*

Le renard résiste. Mieux vaut se remettre aux lapins. Maman adore les lapins. Elle en avait plein à la ferme. Tasnima est trop jeune pour se souvenir vraiment de Grozny ou de la Tchétchénie. Parfois, dans ses rêves, elle voit un cheval noir tourner en rond dans un enclos. Papa dit que ce n’est pas un rêve, que c’était son cheval à lui, là-bas. S’il le dit, ça doit être vrai. Tasnima a le schéma du cheval, mais pas de papier noir. Papa serait sans doute triste si le cheval n’était pas noir.
Ça fait longtemps qu’ils sont tous partis à la préfecture. Le service des étrangers ferme à onze heures et demi et il est déjà plus de midi. Peut-être que la machine leur a donné un mauvais numéro. Peut-être qu’ils n’ont pas pu passer et qu’il faudra y retourner demain.
Peut-être aussi qu’on les a capturés.
C’est compliqué, la préfecture. Un peu comme le renard. Il faut aller y chercher les papiers spéciaux, ceux qui permettent de rester en France, mais tant qu’on ne les a pas, l’endroit est plein de méchants prêts à vous punir de ne pas les avoir. Prêts à vous arrêter. À vous mettre dans un avion et à vous renvoyer là d’où vous venez, sans vous demander votre avis.
Une fois, Tasnima a dit à Kheda que ce serait rigolo : prendre l’avion, se promener, et revenir. Kheda a répondu que ça ne marcherait pas, parce qu’en Tchétchénie, il y avait des gens fâchés contre Papa, des gens qui lui feraient beaucoup de mal s’ils le retrouvaient. Ce jour-là, Tasnima a compris que les Papas pouvaient avoir peur.

*

Le temps passe. Tasnima fait des fleurs pour Maman. Les fleurs, c’est long à colorier, alors ça aide à attendre. Il ne faut déborder ni sur le cœur ni sur la tige quand on s’occupe des pétales. Il faut se concentrer. Et quand on est concentré, on ne regarde pas sa montre.
Les services sociaux les changent d’hôtel régulièrement, trop vite pour changer aussi d’école. Alors parfois c’est près, et parfois ça dure une heure avec plusieurs bus. Donc Maman perd quatre heures, deux le matin et deux l’après-midi.
Ce serait plus simple qu’on leur donne une maison au lieu de les déplacer d’hôtel en hôtel. Enfin, c’est ce que pense Tasnima. Elle n’a pas compris grand-chose quand Papa a tenté de lui expliquer son erreur. D’ailleurs, elle n’est pas convaincue que Papa en sache vraiment plus qu’elle. Les adultes détestent admettre qu’ils ne savent pas tout.
Tasnima lève les yeux vers les murs de la chambre. Vers les animaux accrochés avec du scotch, jamais avec des punaises qui abîmeraient la peinture blanche. C’est la forêt. Une forêt discrète, silencieuse.
Pourtant, elle a parfois l’impression de l’entendre. Des chants d’oiseaux. Le miaulement d’un chat. Le craquement des feuilles mortes sous une patte. Ça l’aide à s’endormir.
Mieux vaut ne pas en parler puisque personne d’autre n’y prête attention. À moins qu’ils n’osent pas en parler non plus.
À chaque déménagement, Tasnima monte sur les épaules de Papa, décroche les animaux et les range à plat dans une boîte à chaussures. Après, dans la chambre suivante, elle reprend certains plis pour donner à nouveau du relief. Ça fatigue le papier. Comme si les animaux vieillissaient. Quand un lapin n’arrive plus à se mettre en relief, c’est qu’il est mort.

*

Les fleurs en papier n’aiment pas la pluie. La rose s’est fanée quand Tasnima a pleuré dessus. Il est deux heures passé.
Une famille tchétchène habitait près du premier hôtel, au coin de la rue. Une famille avec les papiers spéciaux. Les jours de préfecture, Maman disait que si ça durait trop longtemps, Tasnima avait le droit d’aller se réfugier chez eux. Parce qu’on ne mettait pas une famille dans l’avion s’il manquait un enfant.
Là, il n’y a plus personne chez qui se cacher. Si Papa, Maman et Kheda ont été arrêtés à la préfecture, Tasnima espère au contraire qu’on ne l’oubliera pas. Qu’on viendra la chercher. Elle ne veut pas rester seule en France. S’il faut rentrer en Tchétchénie, si les méchants retrouvent Papa, alors elle leur fera des animaux, et des fleurs, et tout le monde sera content, et tout ira bien.
Tasnima se mouche à grand bruit. Une caresse lui effleure la main, mais quand elle rouvre les yeux, il n’y a personne à ses côtés. Elle compte à voix basse les animaux scotchés au mur, une fois, deux fois, trois fois. Aucun ne manque. Le renard frémit. La chambre est pleine de courants d’air.

*

La porte s’ouvre. Ce n’est pas un policier. C’est Maman.
Tasnima se jette dans ses bras. Kheda est là aussi, elle explique qu’il y a eu un problème avec les bus et qu’il a fallu rentrer à pied. Papa ne dit rien. Il s’assied sur le lit, la tête dans les mains. Tasnima sait quand Papa est triste, même s’il ne pleure jamais. En général, la préfecture le rend triste.
Tasnima va le voir. Elle lui écarte doucement les mains pour qu’il montre ses yeux. Il s’efforce de sourire. C’est un bon début.
Papa prend la chemise cartonnée qu’il avait posée sur l’oreiller. Dedans, les papiers de la préfecture. Tasnima les reconnaît facilement : ils commencent toujours par le visage de la France, cette femme si pâle, vue de profil, avec son bonnet bizarre. Papa soulève les documents et sort des feuilles de couleur, des jaunes, des bleues, des vertes. Un cadeau. Pour s’excuser d’être revenu si tard.
Tasnima saute de joie. Ce papier-là n’est pas seulement coloré, il est aussi plus rigide : la prochaine grenouille sautera très haut.
La forêt sera plus belle. Tout ira bien.

*

Nouvel hôtel. Pas trop loin de l’école, quinze arrêts de bus. La maitresse a distribué un livret de schémas aux élèves désireux de poursuivre les pliages.
La grue, c’est pas facile non plus. Les Japonais adorent cet oiseau ; ils ont même une légende qui dit que si on en façonne mille, on a droit à un vœu. Les mille grues alignées, ça porte un nom de là-bas, encore plus compliqué que le précédent. Impossible de s’en souvenir.
Pas grave. L’important, c’est le vœu.
Que Papa finisse par s’entendre avec la préfecture.
Tasnima veut lui offrir la première grue, et la rendre très particulière. Alors elle s’entraine avec du papier ordinaire, plusieurs fois, histoire de bien prendre les mesures. Ces grues-là ne compteront pas dans les mille puisqu’elle les déplie afin de les poser sur la grande feuille d’où jaillira l’oiseau numéro un : les repères doivent être parfaits.
Elle sait que les oiseaux souffrent. Qu’elle les tue à la naissance. La nuit, elle n’entend plus le bruit rassurant des animaux dans la forêt. Ça lui manque.
Tant pis. Les repères doivent être parfaits.
Tasnima passe à l’action lors d’une matinée solitaire. Elle se concentre, la langue pincée entre les dents, et certains gestes lui semblent soudain faciles à force de les avoir répétés pendant des heures. Peut-être les mille grues prendront-elles moins longtemps que prévu.
Elle attend. Sa famille rentre à onze heures, dans la moyenne des visites à la préfecture. Tasnima montre la grue à Papa : elle a découpé la carte de l’Europe pour que les pliages amènent Paris sur une aile et Grozny sur l’autre.
Kheda peste parce que c’était sa carte à elle. Maman leur tourne le dos, elle fait de drôles de bruits, et Tasnima n’arrive pas à savoir si elle rigole ou si elle pleure. Papa, lui, examine l’oiseau sous toutes les coutures avant de perdre son regard au loin.
Tasnima lui explique la légende en bafouillant. Il hoche la tête, puis pose la grue sur le lit, en douceur, comme un objet précieux. Il ouvre la chemise cartonnée et en sort les papiers avec le visage de la France en disant que Tasnima peut en faire des tas de grues, parce que cette fois c’est fini, c’est perdu.
En découpant deux carrés par feuille, il doit y avoir de quoi en fabriquer une bonne centaine. Un immense vol d’oiseaux sur les quatre murs de la chambre.
Maintenant c’est sûr, Maman pleure.

Des contes au Sénégal

On m’a vu début avril au Festiparoles, festival itinérant des arts du récit au Sénégal. Notre glorieux bus bourré de conteurs, de musiciens et de festivaliers, s’est déplacé de ville en village sous un soleil brûlant, passant par Tivaouane, Thiès, Toubab Dialaw, Keur Samba Yacine et Pambal.
Ci-dessous, je raconte sous le grand baobab de l’île de Gorée le fameux conte du roi qui voulait connaître toutes les histoires du monde, bien connu de celles et ceux qui ont vu mon spectacle « D’ici et d’ailleurs » ou qui ont lu mon recueil « Les contes du Vagabond ». Mon éminent collègue Ralph Nataf en a profité pour m’enseigner une fin alternative de cette histoire… dont je vous ferai peut-être part un jour si vous êtes sages.

Sous le grand baobab de Gorée
(photo Christel Delpeyroux)

Merci à toute l’équipe du Puits à paroles (Toulouse et Sénégal) pour ces grands moments et surtout pour ces belles rencontres. Contre toute attente, l’image ci-dessous représente bel et bien une bande de conteurs se rendant à l’endroit où ils doivent jouer, dans le cas d’espèce au théâtre de brousse de l’association Djarama à Toubab Dialaw.

Conteurs de brousse à Toubab Dialaw

Ayant vagabondé quelques jours en solitaire après le festival, mon amour immodéré des cimetières m’a poussé jusqu’à l’île de Fadiouth, reliée au continent par un long pont de bois. Cette île a la particularité de s’être formée par l’accumulation d’une quantité phénoménale de petits coquillages. Ainsi, quand quelqu’un décède, on ne peut pas « l’enterrer » (puisque de terre il n’y a point), il faut « l’encoquiller ». La famille du défunt est chargée d’entretenir le monticule de coquillages; lorsque celui-ci finit par s’effondrer, cela signifie que plus personne ne s’en occupe et donc que l’on peut récupérer l’emplacement pour un autre « encoquillage ».

Une tombe à Fadiouth

Je conclurai en vous laissant méditer ce proverbe wolof que m’a enseigné mon camarade Cheikh Sadibou Niang: « Khél soudone jay cii marchéba, dina lambeu », Si l’intelligence se vendait au marché, personne n’en achèterait.

Les Mystères de Venise: extraits sonores

J’ai déjà rédigé ici une présentation de mon nouveau spectacle, « Les Mystères de Venise ». Histoire que vous en ayez aussi à entendre – après tout nous parlons de conte -, je vous en propose aujourd’hui deux extraits sonores:

  • le début du spectacle, suivi du conte de Cesco et du Levantin (enregistré en répétition);
  • la légende de la construction du pont du Rialto (enregistrée en public lors de la première du spectacle dans la salle du Frigo d’Albi).

Je vous souhaite bonne écoute, en espérant pouvoir, très bientôt, vous raconter tout cela et plus encore… de vive voix.

 

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Une lecture à Europe 1

J’ai eu l’occasion de lire et d’enregistrer une de mes nouvelles dans les studios d’Europe 1, sous la direction bienveillante de Esther Leneman et du comédien Jacques Hadjaje. J’avais choisi à cette occasion mon texte « La balle n’est pas arrivée, mais Bob Dylan est mort », publié en octobre 2013 dans l’anthologie « Hors-la-loi: quand la pomme ne tombe plus » (Presses de l’ENSTA), et que vous pouvez lire tranquillement ici.

La lecture est un exercice compliqué, peut-être le plus difficile des arts du récit, dans lequel j’essaie modestement de progresser. Je vous livre donc cette tentative pour laquelle tous les commentaires sont les bienvenus.

Il ne me reste qu’à vous souhaiter bonne écoute…

Claude Mamier à Europe 1

Devant le micro à Europe 1
(photo E. Lemenan)

La place qui n’existe pas

Fin novembre, j’ai participé au stage « Raconter dans l’espace public » organisé conjointement par la Maison du conte de Chevilly-Larue et la FAI-AR. Accueil fabuleux assuré par La compagnie dans le quartier populaire de Belsunce, à Marseille : un grand merci à tous les habitants pour leur gentillesse, leurs sourires, leurs verres de thé. Ci-dessous, un texte issu des collectages effectués sur place.

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Il n’en reste qu’un mur. Décoré d’un côté par un portrait du Che, de l’autre par un panneau « affichage libre expression » sous lequel rien n’est affiché. Rien d’autre ne demeure de l’immeuble qui s’est pris une bombe sur la tête en 1944, s’effondrant de tout son poids, créant ainsi sous les décombres une place qui n’existe pas.

La place n’a pas de nom. Ce qui n’existe pas n’a pas de nom. Pourtant, si l’on écoute les habitants du quartier, il s’avère que cet endroit répond, au contraire, à bien des appellations.

À en croire le Gabono-sénégalo-marseillais qui tient la boutique d’en face, celle aux couleurs de la Jamaïque, la place s’appelle « Bob Marley ». Il le sait d’autant mieux qu’il l’a lui-même baptisée ainsi, allant jusqu’à matérialiser le nom par une plaque collée au mur. Mais le voisinage n’a pas apprécié l’initiative, alors, philosophe, notre homme a retiré sa belle plaque. Qu’importe. Bob Marley, il l’a sur son tee-shirt. Bob Marley, il l’a au fond des yeux, des yeux sensibles qui pleurent souvent – de rire et de joie.

Aujourd’hui, la place est à nouveau couverte de gravats. Pas ceux de l’immeuble, évidemment. La rénovation attendue tarde à venir. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la place qui n’existe pas ressemblait à une vraie place, avec de l’herbe et des bancs occupés à longueur de temps par des rangées de chibanis. À cette époque, quelqu’un a cru bon de baptiser l’endroit « place Louise Michel ». Personne ne sait pourquoi. Peut-être pour donner un nom de femme à une place où seuls de vieux hommes venaient se reposer. Peut-être en hommage à la militante anarchiste, morte quelques centaines de mètres plus loin, dans un immeuble du boulevard Dugommier – levez les yeux pour ne pas manquer la plaque commémorative à côté du sex-shop.

Sur les grilles qui encerclent la place qui n’existe pas, un grand panneau de la mairie évoque les travaux à venir « place Fare – Petites Maries ». Mais ce n’est pas un vrai nom : il s’agit juste des rues qui se croisent à l’angle, la rue de la Fare et la rue des Petites Maries.

En fait, le seul vrai nom de la place est un numéro de cadastre. On le trouve sur l’affichette placardée en vitrine du bistrot, avec un mot de l’association des commerçants réclamant le début rapide des travaux pour éviter la prolifération des rats, ennemis des riverains comme des gens de passage.

Les habitants, eux, veulent surtout que cette place reste une place. Pas question d’y reconstruire un immeuble. Car dans l’entrelacs de rues qui caractérise le quartier, c’est le seul endroit qui profite du soleil toute la journée, hors des ombres envahissantes.

Néanmoins, certains buveurs de thé attablés à la terrasse du bistrot prétendent que parfois, l’ombre, ils la sentent quand même. Comme si l’immeuble réapparaissait un court instant. Comme s’il avait oublié s’être pris une bombe sur la tête et s’être effondré sur une place qui, sans lui, n’aurait jamais existé.

Raconter dans la rue à Belsunce (photo D. Repetto Andipatin)

Raconter dans la rue à Belsunce
(photo D. Repetto Andipatin)

Trois images de Barcelone

De retour de Barcelone, trois images marquantes… parmi tant d’autres.

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Pour un amateur de cimetières, ceux de Barcelone – Montjuic et Poblenou – peuvent s’avérer décevants faute de statuaire marquante. Il faut toutefois noter l’aspect surprenant de ces deux endroits, (très) majoritairement occupés par de grands murs, de véritables « immeubles » de tombes carrées empilées les unes sur les autres, de manière parfaitement rectiligne, sur six, sept, huit étages. Au point que les cimetières disposent d’immenses escabeaux sur roulettes que les visiteurs déplacent pour atteindre et nettoyer les sépultures les plus hautes. La statuaire n’est pourtant pas totalement absente, et je me devais de signaler l’œuvre sans conteste la plus frappante du cimetière de Poblenou : « El beso de la muerte » (Le baiser de la mort), sculptée en 1930 par Jaume Barba. Personnellement, je n’ai aucune envie d’encombrer un bout de planète avec ma tombe, mais voilà de quoi me faire (presque) changer d’avis.

Le baiser de la mort

Le baiser de la mort

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De loin, l’architecture moderniste de Barcelone se résume au célèbre Antoni Gaudí et à ses travaux majeurs : la Sagrada Familia, le parc Güell, la Casa Mila, etc. Mais une fois en ville, le visiteur découvre vite d’autres architectes contemporains du grand homme, dont Lluís Domènech i Montaner. Admirez la photo ci-dessous, et dites-vous bien que, jusqu’en 2009, c’était un hôpital ! L’hôpital Sant Pau, bâti entre 1905 et 1910, avec l’idée – quand même assez dingue – que les pauvres accueillis là devaient se sentir le mieux possible. D’où les espaces verts, les couleurs attrayantes, les décorations florales, les verrières laissant entrer la lumière naturelle. Même la salle d’opération se trouvait au rez-de-chaussée derrière d’immenses verrières… sans tain pour ne pas attirer de spectateurs. Domènech i Montaner était aussi homme politique et militant de la cause catalane tandis que Gaudí pataugeait dans son mysticisme au pied de la Sagrada Familia. Malgré cela, notre architecte n’a pas assisté à l’inauguration d’une autre de ses grandes réalisations, le palais de Musique catalane, car l’association commanditaire ne l’avait pas encore payé…

L'hôpital Sant Pau

L’hôpital Sant Pau

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Nous terminerons cette rapide promenade non pas sur un dernier monument, mais avec des musiciens et des danseurs de sardane qui s’en donnent à cœur joie le weekend sur la place de la cathédrale. J’avoue que ladite sardane n’est pas la danse folklorique la plus entraînante ni la plus variée que je connaisse. Pourtant, le simple fait d’occuper ainsi la rue, l’espace public, mérite d’être signalé. Surtout, loin de moi l’idée d’oublier, circulant entre danseurs et spectateurs, ces vieilles dames avec leurs paniers en osier, qui réclament quelques sous pour les musiciens en échange d’un petit autocollant qu’elles vous collent d’autorité sur la poitrine pour bien repérer ceux qui ont déjà « contribué ». Et quand l’une d’elles s’approche d’un mauvais payeur, laissez-moi vous dire que même le récalcitrant le plus musclé ne fait pas le fier devant le regard noir et les rides agressives qu’elle lève vers lui.

Danser la sardane

Danser la sardane