Rétro 2017

Je sais, je ne suis pas un grand communicant, aussi je me permets, en ces premières heures de 2018, de faire un petit résumé de mes modestes aventures de l’année dernière, au cas où des personnes intéressées auraient loupé quelques épisodes. Attention, c’est parti !

*

Au printemps, j’ai eu la chance de me rendre au Sénégal pour participer au festival Festiparoles organisé par Le puits à paroles. Quelques frissons me secouent encore à l’idée que j’ai pu conter l’une de mes histoires préférées, Le roi qui voulait connaître toutes les histoires du monde, sous le grand baobab de l’île de Gorée.

Sous le grand baobab de Gorée
(photo Christel Delpeyroux)

Entre deux de mes vadrouilles, les éditions Bragelonne m’ont confié la traduction de Forsaken Skies, premier tome d’une trilogie de Space Opera écrite par l’auteur états-unien D. Nolan Clark. Le livre sortira en mars sous le titre Invasion, en attendant la suite ces prochaines années – si les petits cochons (ou les extraterrestres) ne nous mangent pas.

Forsaken Skies / Invasion

Courant mai, mon texte Des vies mal pliées a remporté le prix Gaston Welter de la nouvelle décerné par la ville de Talange. Merci au jury présidé par Sylvie Jung, ainsi qu’à toute l’équipe du service culture pour son accueil dans le cadre du festival Hommes et usines. On notera, à gauche de la photo, Aurélie Filippetti qui ne veut peut-être pas trop s’approcher après tout le bien que j’ai dit du sort réservé aux demandeurs d’asile par le gouvernement auquel elle a participé…

remise du prix Gaston Welter

Dans la foulée, on m’a vu traîner mes guêtres à Épinal, au festival Imaginales, pour la sortie de ma nouvelle argentine Dix pesos, pas un de plus dans l’anthologie Malpertuis VIII publiée par les vaillantes éditions Malpertuis.

Malpertuis VIII

Malpertuis VIII

L’automne se prêtant bien aux voyages, j’ai eu l’occasion de découvrir, à Porto, un lieu qui concourt sans mal au titre de plus belle librairie du monde : la librairie Lello. Mention spéciale à l’escalier, qui donne l’impression d’arriver non pas au 1er étage mais dans un autre univers.

Porto, la librairie Lello

L’automne, c’est aussi, depuis six ans, l’occasion de retrouver sur les chemins les conteurs de RaconTarn, pour de nouvelles collectes et de nouveaux partages de récits de vie. J’ai eu l’honneur et l’avantage de reprendre la route du Temps de Dire avec mon éminente collègue, la conteuse et contrebassiste Dominique Rousseau. Merci à celles et ceux qui nous ont accueillis à Giroussens, Puygouzon, Marssac et Albi.


Juste avant les fêtes, un détour par la Pologne m’a permis de découvrir, à Wrocław, cette sculpture hommage aux happenings politiques à base de nains de l’Alternative Orange dans les années 80. Je vous laisse deviner quel doigt de la main est représenté. Je précise aussi que la voiture de police ne fait pas partie de l’œuvre ; jusqu’à preuve du contraire, elle était là par hasard.

Wrocław aime les nains

Sans oublier, la plupart des mercredis soirs à 19h30 en direct sur les ondes de Radio Albigés, l’émission de critique sociale et politique La Marmite Infernale, que j’anime avec la Rebelle, McIntox et Bérengère: une belle bande de chroniqueurs qui, comme le disait George Bernard Shaw, possèdent un don d’observation appelé vulgairement cynisme par ceux qui en sont dépourvus. Les deux émissions les plus récentes sont, toute l’année, en écoute ici.

Quant à 2018, il y a quelques projets qui se dessinent, mais chut ! On verra le moment venu…
En attendant, bonne année !

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L’histoire de Zen le petit Syrien

J’ai déjà évoqué ici La marche à suivre, rubrique du site RaconTarn où les conteurs et conteuses associé.e.s à l’événement Le Temps de Dire viennent déposer des traces sonores et/ou écrites des témoignages les plus marquants recueillis depuis 2012. Ayant moi-même posté trois fois dans cette rubrique – n’oubliez pas d’aller y jeter un œil et une oreille -, je me permets aujourd’hui un aparté sur mon site, pour partager avec vous la restitution de ma rencontre avec une famille syrienne, dans le quartier de Rayssac, à Albi, en 2016. Je vous en souhaite bonne lecture et bonne écoute.

Zen est assis par terre. Il joue avec le bracelet de sa mère. Zen a quinze mois. À travers le bracelet, il regarde l’horizon, par une fenêtre au cinquième étage d’un immeuble du quartier de Rayssac, à Albi.

L’horizon est vert. Incroyablement vert. La ligne d’horizon, les arbres qui descendent de la colline, tout est vert. Zen n’aurait jamais cru voir autant de vert d’un coup. Il n’aurait jamais cru qu’il existait autant de vert.

Parce que chez lui, en Syrie, il n’y en a vraiment pas beaucoup.

*

Zen est assis par terre. Il joue avec le bracelet de sa mère. Son père le regarde et dit :

 Les enfants de la guerre sont comme ça. Ils lèvent les yeux au ciel, ils voient passer un avion de chasse, et ils croient que c’est un jouet qui vole.

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Zen est assis par terre. Il joue avec le bracelet de sa mère. Sa mère le regarde. Derrière lui, elle voit son propre père, le grand-père de Zen, qu’elle a retrouvé hier. Elle ne l’avait pas vu depuis deux ans. Parce que son père habite en France depuis deux ans et qu’elle a mis tout ce temps à obtenir un visa.

Pourtant, son mari, le père de Zen, est syrien mais aussi français. Et donc Zen, fils de Français, est français. Mais elle, non. Alors le visa a pris deux ans.

Elle se dit que Bachar el-Assad lui a volé son père pendant deux ans. Tout comme le père de Bachar, Hafez el-Assad, lui avait volé son père, à l’époque, pendant neuf ans. Neuf ans de prison. Parce que son père est communiste. Et en Syrie, personne n’aime les communistes. Ni le gouvernement. Ni les Islamistes. Personne.

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Quand la révolution a éclaté, en 2011, la mère de Zen s’est rendue compte qu’elle faisait un métier dangereux. Infirmière.

Dangereux parce qu’après les manifestations, elle pouvait soigner les militants blessés par balle. Il faut dire qu’un jour de manifestation, celui qui va frapper à la porte d’un hôpital officiel, un hôpital du gouvernement, avec une blessure par balle, est à peu près sûr de ne jamais en ressortir.

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Trois ans après le début de la révolution, le grand-père de Zen a fui le pays. Il est allé au Liban, à Beyrouth, en espérant obtenir un visa pour la France.

Le Liban, à ce moment-là, ce n’était pas vraiment simple non plus. Parce que les Libanais, qui avaient passé tant de temps sous le joug syrien, prenaient une petite revanche maintenant que les Syriens avaient besoin d’eux. Ils les faisaient attendre.

Bien sûr, avec cinq mille dollars en poche, ça allait plus vite pour le visa. Avec dix mille dollars, ça allait encore plus vite.

Sinon, il fallait attendre.

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Aujourd’hui, le grand-père de Zen dit que ça va.

Il a fini par décrocher le fameux visa pour la France. Il a obtenu le statut de réfugié, la carte de séjour. Il apprend le français. L’assistance sociale est très bien, le centre social est très bien, les voisins sont très bien.

Ça va.

Son gendre, le père de Zen, lui aussi dit que ça va. Il habite encore en Syrie avec sa femme et son fils. Au centre de Damas.

Le centre de Damas, ça va. Évidemment, la banlieue, c’est pas pareil. Le reste du pays, c’est pas pareil non plus. Mais le centre de Damas, ça va. Certes, un soir, un obus s’est invité dans la chambre à coucher.

Mais à part ça, ça va.

*

Quand la révolution a éclaté, en 2011, tout le monde y croyait. C’était au moment où il n’y avait pas d’armes. Au moment où l’on pensait qu’il n’y aurait pas besoin d’armes.

Avant que les armes arrivent. Avant que les armes restent.

Mais ça, Zen ne le sait pas. Zen a quinze mois. Il est assis par terre, il joue avec le bracelet de sa mère. À travers le bracelet, à travers la fenêtre du cinquième étage, il regarde l’horizon. L’horizon vert.

À son âge, il ignore encore que l’horizon, on ne l’atteint jamais.

un nouveau Temps de Dire s’annonce

Voilà, c’est la 6ème édition du Temps de Dire organisée par RaconTarn ! Je rappelle vite fait le principe de l’événement: des conteurs vont d’un lieu à l’autre à pied en collectant au passage des récits de vie qu’ils emportent et narrent à l’étape suivante. Cette année, la formule a été quelque peu modifiée. En effet, si j’aurai l’honneur de parcourir en octobre un circuit « classique » du Temps de Dire en compagnie de mon éminente collègue Dominique Rousseau (du 14 au 21 octobre), RaconTarn a décidé d’organiser aussi cette année une tournée « florilège » permettant à des duos d’artistes de présenter les histoires qui les ont le plus marqués depuis la création de l’événement en 2012. Je participerai à trois de ces soirées, en compagnie successivement d’Eva Hahn, Marco Bénard et encore une fois de Dominique Rousseau. Vous pouvez retrouver tous les détails de ces soirées sur la page « Agenda » de ce site.
Mais pour celles et ceux qui n’ont peut-être pas très bien saisi à quoi ressemble cette belle aventure dans les faits, le documentariste Jean-Louis Cros nous a suivis en septembre 2016. Il en a tiré ce petit clip que je vous invite à regarder – et surtout à écouter – afin de mieux appréhender notre travail d’écoute et de restitution de récits de vie. Pour ma part, je remercie encore mille fois les gens qui, ces cinq dernières années, m’ont fait assez confiance pour me livrer leur parcours.
En espérant vous croiser, vous et vos oreilles, sur les routes du Temps de Dire 2017 !

 

Affiche du Temps de Dire 2017

Dix pesos, pas un de plus

Ma nouvelle « Dix pesos, pas un de plus » vient de paraître dans l’anthologie « Malpertuis VIII » dirigée par Thomas Bauduret aux éditions Malpertuis. Je reviens ici à l’un de mes grands classiques : du fantastique pur et dur inspiré par mes voyages.
Dans le cas d’espèce, je vous invite à parcourir avec moi la ville de Buenos Aires, ses trains de banlieue, la gare de Retiro, le quartier de la Recoleta et surtout son fameux cimetière – plus ou moins l’équivalent du Père-Lachaise parisien. Vous trouverez ci-dessous les trois premiers paragraphes du texte, pour vous mettre (j’espère) l’eau à la bouche, ainsi qu’une photo du cimetière de la Recoleta.
Bonne lecture, bon voyage, en espérant vous croiser ici ou ailleurs.

Malpertuis VIII

Malpertuis VIII

Juan pose sa carte magnétique sur la machine, à travers la mince ouverture du guichet, puis marmonne sa destination: Retiro. À l’intérieur, la silhouette de l’employé remue lentement. Les nuages recouvrent la banlieue de Buenos Aires, mais rien n’explique l’obscurité qui règne dans l’espace confiné du guichet. Comme si l’employé souffrait d’une étrange maladie nécessitant l’absence totale de lumière.

Juan attend que le témoin vert s’allume enfin, validant sa carte de réduction. L’opération prend toujours quelques secondes de trop, le temps de se dire qu’il a sans doute mal placé le rectangle de plastique – trop haut ou trop bas ou trop en biais – alors qu’il répète ce geste deux fois par jour, cinq jours par semaine, depuis tant d’années.

Le ticket jaillit du guichet, lancé par une main qui n’apparaît qu’un bref instant en plein jour. Juan la croit fausse, un membre artificiel permettant au monstre du guichet de se déguiser en être humain. Autrefois, quand son père le soulevait pour qu’il donne l’argent de leurs tickets – pas de machines à l’époque –, l’employé lui souriait. Du moins s’en souvient-il ainsi. Aujourd’hui, il a peur qu’une lame tombe de l’ouverture et lui sectionne le poignet, offrant un goûter sanguinolent au monstre tapi dans l’ombre. Quand le témoin met vraiment trop longtemps à s’allumer, il doit résister à l’envie de retirer sa main d’un geste sec, avant qu’il soit trop tard.

cimetière de la Recoleta

cimetière de la Recoleta

Des vies mal pliées

Mon texte « Des vies mal pliées » vient de remporter le prix Gaston Welter de la nouvelle décerné par la ville de Talange (millésime 2016, pour cause de remise des prix décalée). Merci au jury présidé par Sylvie Jung, ainsi qu’à toute l’équipe du service culture pour son accueil dans le cadre du festival « Hommes et usines ». Il n’est pas interdit – loin de là – de voir une parenté entre ce texte et « La petite traductrice », ma nouvelle primée en 2013.

*

Tasnima décore la chambre d’hôtel avec des animaux. Un lapin jaune, un poussin bleu qui sort de son œuf, une grenouille, des poissons. Le chat est un peu tordu. La grenouille sauterait si le papier était plus épais. Ou alors elle s’est trompée dans les pliages.
La chambre est plus petite que celle du mois dernier, mais plus grande que la toute première, il y a six mois : Tasnima a son propre lit de camp et n’est pas obligée de dormir avec sa sœur. Kheda s’agite dans son sommeil quand elle rêve de leur ferme près de Grozny.
En grande section de maternelle, on n’apprend pas encore à lire. La maîtresse a montré les pliages de la cocotte en papier, et distribué d’autres schémas à ceux qui voulaient continuer à la maison. Ça porte un nom, de fabriquer des choses avec du papier plié. Un nom japonais dont Tasnima n’arrive pas à se souvenir.
Le renard, c’est dur. Le résultat paraît simple, sauf que certains plis
sont trop compliqués pour des mains d’enfant ; il faudrait celles de Maman ou de Kheda. Papa a de gros doigts et n’a pas toujours le temps de jouer, enfin c’est ce qu’il dit parce qu’il ne fait pas grand- chose de ses journées.
Aujourd’hui, c’est mercredi. Tasnima est seule dans la chambre avec le renard qui refuse d’apparaître. Seule avec les animaux qui la regardent de leurs grands yeux noirs tracés au feutre. Ses parents n’aiment pas la laisser sans surveillance, mais la préfecture impose les jours de rendez-vous. Et Kheda doit y aller aussi parce que c’est elle qui parle bien français. Kheda est en cinquième. Elle a de bonnes notes. Elle lit des livres et chaque papier bizarre de la préfecture en fronçant les sourcils.

*

Le renard résiste. Mieux vaut se remettre aux lapins. Maman adore les lapins. Elle en avait plein à la ferme. Tasnima est trop jeune pour se souvenir vraiment de Grozny ou de la Tchétchénie. Parfois, dans ses rêves, elle voit un cheval noir tourner en rond dans un enclos. Papa dit que ce n’est pas un rêve, que c’était son cheval à lui, là-bas. S’il le dit, ça doit être vrai. Tasnima a le schéma du cheval, mais pas de papier noir. Papa serait sans doute triste si le cheval n’était pas noir.
Ça fait longtemps qu’ils sont tous partis à la préfecture. Le service des étrangers ferme à onze heures et demi et il est déjà plus de midi. Peut-être que la machine leur a donné un mauvais numéro. Peut-être qu’ils n’ont pas pu passer et qu’il faudra y retourner demain.
Peut-être aussi qu’on les a capturés.
C’est compliqué, la préfecture. Un peu comme le renard. Il faut aller y chercher les papiers spéciaux, ceux qui permettent de rester en France, mais tant qu’on ne les a pas, l’endroit est plein de méchants prêts à vous punir de ne pas les avoir. Prêts à vous arrêter. À vous mettre dans un avion et à vous renvoyer là d’où vous venez, sans vous demander votre avis.
Une fois, Tasnima a dit à Kheda que ce serait rigolo : prendre l’avion, se promener, et revenir. Kheda a répondu que ça ne marcherait pas, parce qu’en Tchétchénie, il y avait des gens fâchés contre Papa, des gens qui lui feraient beaucoup de mal s’ils le retrouvaient. Ce jour-là, Tasnima a compris que les Papas pouvaient avoir peur.

*

Le temps passe. Tasnima fait des fleurs pour Maman. Les fleurs, c’est long à colorier, alors ça aide à attendre. Il ne faut déborder ni sur le cœur ni sur la tige quand on s’occupe des pétales. Il faut se concentrer. Et quand on est concentré, on ne regarde pas sa montre.
Les services sociaux les changent d’hôtel régulièrement, trop vite pour changer aussi d’école. Alors parfois c’est près, et parfois ça dure une heure avec plusieurs bus. Donc Maman perd quatre heures, deux le matin et deux l’après-midi.
Ce serait plus simple qu’on leur donne une maison au lieu de les déplacer d’hôtel en hôtel. Enfin, c’est ce que pense Tasnima. Elle n’a pas compris grand-chose quand Papa a tenté de lui expliquer son erreur. D’ailleurs, elle n’est pas convaincue que Papa en sache vraiment plus qu’elle. Les adultes détestent admettre qu’ils ne savent pas tout.
Tasnima lève les yeux vers les murs de la chambre. Vers les animaux accrochés avec du scotch, jamais avec des punaises qui abîmeraient la peinture blanche. C’est la forêt. Une forêt discrète, silencieuse.
Pourtant, elle a parfois l’impression de l’entendre. Des chants d’oiseaux. Le miaulement d’un chat. Le craquement des feuilles mortes sous une patte. Ça l’aide à s’endormir.
Mieux vaut ne pas en parler puisque personne d’autre n’y prête attention. À moins qu’ils n’osent pas en parler non plus.
À chaque déménagement, Tasnima monte sur les épaules de Papa, décroche les animaux et les range à plat dans une boîte à chaussures. Après, dans la chambre suivante, elle reprend certains plis pour donner à nouveau du relief. Ça fatigue le papier. Comme si les animaux vieillissaient. Quand un lapin n’arrive plus à se mettre en relief, c’est qu’il est mort.

*

Les fleurs en papier n’aiment pas la pluie. La rose s’est fanée quand Tasnima a pleuré dessus. Il est deux heures passé.
Une famille tchétchène habitait près du premier hôtel, au coin de la rue. Une famille avec les papiers spéciaux. Les jours de préfecture, Maman disait que si ça durait trop longtemps, Tasnima avait le droit d’aller se réfugier chez eux. Parce qu’on ne mettait pas une famille dans l’avion s’il manquait un enfant.
Là, il n’y a plus personne chez qui se cacher. Si Papa, Maman et Kheda ont été arrêtés à la préfecture, Tasnima espère au contraire qu’on ne l’oubliera pas. Qu’on viendra la chercher. Elle ne veut pas rester seule en France. S’il faut rentrer en Tchétchénie, si les méchants retrouvent Papa, alors elle leur fera des animaux, et des fleurs, et tout le monde sera content, et tout ira bien.
Tasnima se mouche à grand bruit. Une caresse lui effleure la main, mais quand elle rouvre les yeux, il n’y a personne à ses côtés. Elle compte à voix basse les animaux scotchés au mur, une fois, deux fois, trois fois. Aucun ne manque. Le renard frémit. La chambre est pleine de courants d’air.

*

La porte s’ouvre. Ce n’est pas un policier. C’est Maman.
Tasnima se jette dans ses bras. Kheda est là aussi, elle explique qu’il y a eu un problème avec les bus et qu’il a fallu rentrer à pied. Papa ne dit rien. Il s’assied sur le lit, la tête dans les mains. Tasnima sait quand Papa est triste, même s’il ne pleure jamais. En général, la préfecture le rend triste.
Tasnima va le voir. Elle lui écarte doucement les mains pour qu’il montre ses yeux. Il s’efforce de sourire. C’est un bon début.
Papa prend la chemise cartonnée qu’il avait posée sur l’oreiller. Dedans, les papiers de la préfecture. Tasnima les reconnaît facilement : ils commencent toujours par le visage de la France, cette femme si pâle, vue de profil, avec son bonnet bizarre. Papa soulève les documents et sort des feuilles de couleur, des jaunes, des bleues, des vertes. Un cadeau. Pour s’excuser d’être revenu si tard.
Tasnima saute de joie. Ce papier-là n’est pas seulement coloré, il est aussi plus rigide : la prochaine grenouille sautera très haut.
La forêt sera plus belle. Tout ira bien.

*

Nouvel hôtel. Pas trop loin de l’école, quinze arrêts de bus. La maitresse a distribué un livret de schémas aux élèves désireux de poursuivre les pliages.
La grue, c’est pas facile non plus. Les Japonais adorent cet oiseau ; ils ont même une légende qui dit que si on en façonne mille, on a droit à un vœu. Les mille grues alignées, ça porte un nom de là-bas, encore plus compliqué que le précédent. Impossible de s’en souvenir.
Pas grave. L’important, c’est le vœu.
Que Papa finisse par s’entendre avec la préfecture.
Tasnima veut lui offrir la première grue, et la rendre très particulière. Alors elle s’entraine avec du papier ordinaire, plusieurs fois, histoire de bien prendre les mesures. Ces grues-là ne compteront pas dans les mille puisqu’elle les déplie afin de les poser sur la grande feuille d’où jaillira l’oiseau numéro un : les repères doivent être parfaits.
Elle sait que les oiseaux souffrent. Qu’elle les tue à la naissance. La nuit, elle n’entend plus le bruit rassurant des animaux dans la forêt. Ça lui manque.
Tant pis. Les repères doivent être parfaits.
Tasnima passe à l’action lors d’une matinée solitaire. Elle se concentre, la langue pincée entre les dents, et certains gestes lui semblent soudain faciles à force de les avoir répétés pendant des heures. Peut-être les mille grues prendront-elles moins longtemps que prévu.
Elle attend. Sa famille rentre à onze heures, dans la moyenne des visites à la préfecture. Tasnima montre la grue à Papa : elle a découpé la carte de l’Europe pour que les pliages amènent Paris sur une aile et Grozny sur l’autre.
Kheda peste parce que c’était sa carte à elle. Maman leur tourne le dos, elle fait de drôles de bruits, et Tasnima n’arrive pas à savoir si elle rigole ou si elle pleure. Papa, lui, examine l’oiseau sous toutes les coutures avant de perdre son regard au loin.
Tasnima lui explique la légende en bafouillant. Il hoche la tête, puis pose la grue sur le lit, en douceur, comme un objet précieux. Il ouvre la chemise cartonnée et en sort les papiers avec le visage de la France en disant que Tasnima peut en faire des tas de grues, parce que cette fois c’est fini, c’est perdu.
En découpant deux carrés par feuille, il doit y avoir de quoi en fabriquer une bonne centaine. Un immense vol d’oiseaux sur les quatre murs de la chambre.
Maintenant c’est sûr, Maman pleure.

Des contes au Sénégal

On m’a vu début avril au Festiparoles, festival itinérant des arts du récit au Sénégal. Notre glorieux bus bourré de conteurs, de musiciens et de festivaliers, s’est déplacé de ville en village sous un soleil brûlant, passant par Tivaouane, Thiès, Toubab Dialaw, Keur Samba Yacine et Pambal.
Ci-dessous, je raconte sous le grand baobab de l’île de Gorée le fameux conte du roi qui voulait connaître toutes les histoires du monde, bien connu de celles et ceux qui ont vu mon spectacle « D’ici et d’ailleurs » ou qui ont lu mon recueil « Les contes du Vagabond ». Mon éminent collègue Ralph Nataf en a profité pour m’enseigner une fin alternative de cette histoire… dont je vous ferai peut-être part un jour si vous êtes sages.

Sous le grand baobab de Gorée
(photo Christel Delpeyroux)

Merci à toute l’équipe du Puits à paroles (Toulouse et Sénégal) pour ces grands moments et surtout pour ces belles rencontres. Contre toute attente, l’image ci-dessous représente bel et bien une bande de conteurs se rendant à l’endroit où ils doivent jouer, dans le cas d’espèce au théâtre de brousse de l’association Djarama à Toubab Dialaw.

Conteurs de brousse à Toubab Dialaw

Ayant vagabondé quelques jours en solitaire après le festival, mon amour immodéré des cimetières m’a poussé jusqu’à l’île de Fadiouth, reliée au continent par un long pont de bois. Cette île a la particularité de s’être formée par l’accumulation d’une quantité phénoménale de petits coquillages. Ainsi, quand quelqu’un décède, on ne peut pas « l’enterrer » (puisque de terre il n’y a point), il faut « l’encoquiller ». La famille du défunt est chargée d’entretenir le monticule de coquillages; lorsque celui-ci finit par s’effondrer, cela signifie que plus personne ne s’en occupe et donc que l’on peut récupérer l’emplacement pour un autre « encoquillage ».

Une tombe à Fadiouth

Je conclurai en vous laissant méditer ce proverbe wolof que m’a enseigné mon camarade Cheikh Sadibou Niang: « Khél soudone jay cii marchéba, dina lambeu », Si l’intelligence se vendait au marché, personne n’en achèterait.

Les Mystères de Venise: extraits sonores

J’ai déjà rédigé ici une présentation de mon nouveau spectacle, « Les Mystères de Venise ». Histoire que vous en ayez aussi à entendre – après tout nous parlons de conte -, je vous en propose aujourd’hui deux extraits sonores:

  • le début du spectacle, suivi du conte de Cesco et du Levantin (enregistré en répétition);
  • la légende de la construction du pont du Rialto (enregistrée en public lors de la première du spectacle dans la salle du Frigo d’Albi).

Je vous souhaite bonne écoute, en espérant pouvoir, très bientôt, vous raconter tout cela et plus encore… de vive voix.

 

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