Mes aventures littéraires avec le ministère de la Transition écologique

Alors qu’arrivent les beaux jours, je vois passer l’annonce d’un concours de nouvelles organisé par – excusez du peu – le ministère de la Transition écologique, en partenariat avec le ministère de la Culture. Le thème de la chose : « repenser notre relation à la nature à l’heure de la sixième extinction. » Diantre, voilà qui est intéressant. Mais qu’y a-t-il à gagner ? Oui, je sais, je suis vénal, mais figurez-vous que l’écriture est l’un de mes métiers. Or il se trouve que le gain n’est pas clair. Les meilleures nouvelles seraient publiées dans un recueil, mais seule la première, la lauréate, serait « primée » d’une manière non précisée. Cette façon de faire est fréquente dans les concours : si tu ne décroches qu’un accessit, ta nouvelle est publiée gratos, mais si tu gagnes, c’est le jackpot. Dans ces circonstances, j’ai déjà touché plus pour une courte nouvelle que pour des bouquins entiers. Mon record en termes de rapport coût/bénéfice se monte à mille euros pour un texte de 12000 signes : qui dit mieux ? Sauf que là, le gain du vainqueur n’est pas mentionné, ce qui ne me donne pas envie. De plus, il est quand même pénible de voir le ministère de la Culture, dirigé par une éditrice, proposer ce genre de plan pas net, comme l’a fort bien expliqué le camarade Nicolas Gary dans ce billet publié sur le site Actualitté.

N’empêche, l’idée me trotte dans la tête. Qu’aurais-je à dire sur le sujet du concours ? Au final, j’en arrive à la conclusion que pour « repenser notre relation à la nature à l’heure de la sixième extinction », il faudrait d’abord repenser notre relation aux politiciens, et ce de manière assez… violente, genre V pour Vendetta, pour ceux qui connaissent cette sublime BD. Là, je me dis : « Morbleu, non seulement l’affaire n’est pas claire, mais me voilà avec un scénario qui n’a aucune chance de plaire à un ministère ! » Malheureusement, mon idée me fait trop marrer, donc je décide de l’écrire quand même (une journée et demie de boulot), en me disant qu’une fois que j’aurai planté ce concours dans les grandes largeurs, je trouverai bien un autre débouché au texte. Et roule ma poule, comme dit l’autre.

Le 14 septembre, je reçois un courriel d’une personne que, par souci d’anonymat, nous appellerons Yann K., chargé de mission au ministère de la Transition écologique. Il me propose de m’inscrire au « colloque de haut niveau » (existe-t-il des colloques de bas niveau ?) qui se déroulera le 5 octobre à Paris, sur le même thème que le concours, et au cours duquel la nouvelle lauréate sera dûment récompensée. Il me précise que mon texte est encore en lice, mais il a pu envoyer le même message à tous les candidats. J’en profite pour parcourir le programme dudit colloque. Je rigole en découvrant une intervention d’un mec de Ernst&Young intitulée « La nature compte-t-elle pour les entreprises ? » Car je me rappelle très bien un gars de PwC, concurrent direct de Ernst&Young dans la fosse aux lions des grands cabinets de consulting, m’avoir déclaré un jour que l’écologie, ça ne servait qu’à une seule chose : faire du pognon. Ça m’étonnerait que la philosophie soit différente chez Ernst&Young. Au temps pour le colloque de haut niveau. Au temps pour la nature.

Le 20 septembre, je comprends comment fuitent certains secrets d’État. Je reçois en effet un courriel d’un collègue de Yann K., qui lui demande de valider le contenu du contrat d’édition à envoyer aux auteurs sélectionnés pour le recueil. Se sont apparemment retrouvés en copie plein de gens à qui le message n’était pas destiné, en tout cas pas tout de suite. S’ensuit un courriel d’excuses, puis le « vrai » courriel. Me voici donc sélectionné ? Pas sûr, puisque l’ami Yann précise que… « vous faites partie des auteurs des nouvelles pré-sélectionnées par le jury : il est probable que le jury retienne votre texte pour son insertion dans le recueil des nouvelles lauréates ». Voilà bien la première fois qu’on me demande de signer un contrat d’édition pour un texte qui n’est pas sûr d’être publié ! Décidément, j’ai bien fait de participer à ce concours, je me fends trop la poire.

Le 25 septembre, nous atteignons de nouveaux sommets. Le bon gars Yann me demande en effet de lui envoyer mon texte dans un format modifiable (je l’avais envoyé en pdf), et m’enjoint de surcroît de « l’assortir d’éventuelles corrections (coquille, orthographe, concordance des temps) ». Je lui réponds que j’ai déjà fait de mon mieux à ce sujet, espérant que le ministère s’est adjoint les services d’un correcteur en vue de la publication du recueil. J’ajoute que la présence de cette personne à un stade plus précoce aurait sans doute empêché que le contrat d’édition soit lui-même truffé de fautes (par charité athée, je n’en mentionnerai aucune ici).

Le 3 octobre, je reçois une relance pour m’inscrire au colloque. Je suppose que je ne suis pas le grand lauréat – on m’aurait prévenu en amont – mais j’aimerais savoir une bonne fois pour toutes si mon texte se trouve ou non au sommaire de ce foutu recueil. Je pose la question à mon gars Yann, qui ne me répond pas.

Le 5 octobre, je reçois mon contrat signé par Pascal D., chef du « service de l’économie, de l’évaluation et de l’intégration du développement durable » : je peine à comprendre ce que ce type fait dans la vie. Par contre, je constate avec joie que le ministère recycle les objets portant ses anciennes dénominations, puisque l’enveloppe est à entête du ministère « de l’Environnement, de l’énergie et de la mer », tandis que le papier qui me souhaite bonne réception du contrat est au nom de ministère « de l’Écologie, du développement durable et de l’énergie ».

8 octobre, le colloque est passé. Aucune nouvelle de ce bon vieux Yann. Pas grand-chose de visible sur le site du ministère. Ce n’est qu’en fouillant le compte Tweeter que je déniche un message fournissant un lien vers le recueil. Eh bien, j’y suis. Je me fais aussitôt un devoir de lire la nouvelle lauréate : « Enquête sur une partie de la patte avant », de Gérald Gruhn. Le texte est fort bien écrit, il est aussi… très gentil, conforme au genre d’histoire que j’imaginais susceptible de remporter le concours. Vous voulez voir ce fameux recueil ? Pas de souci, il est . Quant a moi, faute d’avoir empoché un peu de blé, j’aurais bien rigolé, et je suis également assez content d’avoir fait écrire par un ministère, en conclusion de ma nouvelle, la célèbre citation de V pour Vendetta : « People shouldn’t be afraid of their government. Governments should be afraid of their people. »

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Isla Grande de Chiloe

Comme son nom l’indique, Chiloe est une grande île, non loin des côtes du Chili. Elle fut la dernière enclave royaliste de toute l’Amérique du Sud, avant que la république du Chili envoie ses robustes habitants à la conquête du grand Sud : Patagonie, détroit de Magellan, Terre de Feu. Autre particularisme des Chilotes, celui d’avoir développé une mythologie très spécifique, mélange de croyances mapuches et de légendes européennes. Je vous propose ici un (bien trop court) voyage dans cette belle île, avec une alternance entre personnages mythologiques et personnages du quotidien croisés là-bas en coup de vent (lequel souffle fort).

Il est dit que Caicai-Vilu, le grand serpent de mer, s’éveilla d’un long rêve et se mit aussitôt très en colère en découvrant que les hommes s’étaient détournés de la mer. Pour les punir, il frappa les eaux de sa queue afin de faire monter le niveau de la mer et d’inonder Chiloe. Tenten-Vilu, le grand serpent terrestre, tenta de protéger les hommes en hissant les montagnes de l’île de plus en plus haut. Il permit aussi à certains d’entre eux de se changer en oiseaux pour échapper aux flots qui les encerclaient. Puis Caicai-Vilu et Tenten-Vilu entamèrent une lutte titanesque, qui s’acheva sans vainqueur lorsque les deux immenses créatures s’avérèrent trop fatiguées pour continuer. La mer cessa de monter, mais ne redescendit pas à son niveau initial, façonnant le paysage de Chiloe tel que nous le connaissons aujourd’hui.

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Pancho me montre une plage en contrebas de la route. Le nom de cette plage, dans la langue des anciens Indiens, signifie « lieu de l’or ». Et c’est vrai que Pancho y a toujours vu, de temps à autre, des hommes venus tamiser le sable, puis repartir avec rien, ou pas grand-chose, juste de quoi payer leur peine. Mais il paraît que des gens sérieux, en cravate, ont fait des études et qu’il y aurait vraiment assez de métal précieux pour s’intéresser à cet endroit, ainsi qu’aux villages de Chepu et de Cucao. D’après Pancho, ce fameux grand pont reliant Chiloe au continent – que le gouvernement leur promet à nouveau après un long silence – ne serait en fait construit que pour ça : l’or l’or l’or. Surtout pas pour améliorer la vie des habitants.

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Le Trauco est un petit être hideux, un nain aux traits disgracieux qui vit au fond des bois. Ses jambes dépourvues de pied se terminent par des moignons. Il porte un chapeau conique, n’est habillé que de guenilles, mais possède une hache de pierre capable d’abattre n’importe quel arbre en trois coups. Les hommes en ont peur car il peut, d’un simple regard, leur déformer le visage ou courber leurs os. Les femmes le craignent aussi, mais pour d’autres raisons : la magie du Trauco les subjugue et les pousse à coucher avec lui. On dit ainsi que bien des enfants nés hors mariage sont en réalité des rejetons du Trauco…

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Juan et Flor affirment qu’il y a un supermarché pas loin. Je regarde autour de moi, autour de la cabane dans laquelle je loge, mais je ne vois que les bois d’un côté, la mer de l’autre. Un supermarché, vraiment ? Juan et Flor sont catégoriques. Ils me montrent un sentier. Il suffit de le suivre. Alors je le suis. Parfois, les clôtures sont faites avec des branches d’arbre encore si vertes que des feuilles recommencent à pousser. Au bout du sentier, un hameau, trois fermes, des poules, des petits cochons. Je demande le « supermarché » et l’on m’indique la ferme du fond. Une dame m’accueille. Elle sort son trousseau de clés et ouvre l’un des bâtiments. Dedans, les vieilles étagères en bois débordent de tout ce qu’il me faut pour mon diner.

L’Invunche est l’être difforme qui protège la grotte d’un sorcier en son absence. Lorsqu’un sorcier a besoin d’un nouveau gardien, il vole un jeune enfant ou l’achète à ses parents en échange de faveurs magiques. Le sorcier lui coupe alors la langue en deux sur la longueur, pour imiter celle d’un serpent, ce qui fait que l’Invunche ne parle pas et n’émet que d’horribles son gutturaux. Ses bras sont déformés, tordus, de même que ses doigts, son nez et ses oreilles. Il avance sur trois pattes – ses deux bras et l’une de ses jambes – car l’autre jambe a été tirée derrière son dos jusqu’à poser le talon sur la nuque. À force de côtoyer le sorcier, il apprend des tours, aussi son maître l’envoie-t-il parfois exécuter ses sales besognes à sa place, lorsqu’un grand pouvoir magique n’est pas nécessaire.

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Les Chilotes aiment s’exprimer sur les murs. Ils peignent les Indiens qui ne sont plus là, ils peignent les « palafitos », ces maisons sur pilotis qui appartenaient autrefois aux plus pauvres des pêcheurs et qui se sont transformées en auberges ou en restaurants pour touristes. D’ailleurs un slogan dit : « Dehors les touristes, bienvenue aux immigrants ». Un autre slogan dit : « Chiloe, défends ta mer ! » Juste après, le suivant interpelle les industriels du saumon – qui encerclent les côtes de l’île avec leurs élevages – en les prévenant que Chiloe n’est pas leur poubelle. Quelqu’un s’est même emparé de toute la base d’un ancien pont pour y souhaiter que « les barreaux des cellules se changent en sucre afin que mes frères et sœurs puissent de nouveau faire l’amour et la révolution ».

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La Pincoya est une jeune femme magnifique, aux longs cheveux blonds, qui sort parfois de la mer pour danser sur la plage, dissimulant ses charmes derrière sa chevelure et quelques algues accrochées à ses jambes. Selon que sa danse est dirigée vers la terre ou vers la mer, les pêcheurs qui l’aperçoivent savent si la pêche sera bonne ou pas. On dit aussi qu’elle porte secours aux Chilotes victimes de naufrage ; si elle ne parvient pas à les sauver, elle emmènent les corps jusqu’au Caleuche, le grand bateau fantôme dont ils deviendront membres d’équipage, pour y vivre une éternité de bonheur autour de Chiloe, au rythme de fêtes incessantes.

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Paul est français, mais ne vit plus en France depuis longtemps. Il est arrivé à Chiloe avant les touristes et les saumons d’élevage, à une époque où l’île passait sous les radars. Sa petite maison rouge surplombe la Mar Brava, une immense plage de sept kilomètres de long sur laquelle déferlent les vagues du Pacifique. C’est le début de l’automne, la pluie est déjà bien au rendez-vous, accompagnée de fortes rafales de vent. Paul admet que le climat n’est pas idéal et qu’il aurait pu trouver mieux dans d’autres endroits tout aussi méconnus. Mais ils aiment ses voisins, des gens humbles, avec qui il fait bon prendre un café lorsque le vent souffle et souffle encore. En attendant, peut-être, un jour, de voir la Pincoya sortir des flots.

Le bonbon au chocolat

Ce 15 mai, dans le local chaleureux – mais oui – du Frigo à Albi, j’ai bénéficié d’une double chance. D’abord celle de pouvoir lire devant un public nombreux le texte « Le bonbon au chocolat », rédigé par Aily Khamidov, un vieux réfugié tchétchène vivant à Albi, qui raconte son enfance en déportation, avec comme point d’orgue le jour de la mort de Staline. De quoi en apprendre un peu plus, à hauteur d’enfant, sur la lourde histoire du peuple tchétchène, laquelle se poursuit – tout aussi lourdement – de nos jours.

J’ai aussi eu la chance insigne d’être entouré par l’exposition « Les chemins de terre » de Sally Pignet. Des personnages eux aussi migrants, mais soudain figés dans la terre, et peut-être – on ne sait pas – incapables d’aller plus loin, de faire un pas de plus. Un concentré d’humanité en terre ocre.

(photos : Actal – le Frigo / Roland Ossart)

Et pour finir, avec l’aimable autorisation d’Aily, un petit extrait du « bonbon au chocolat » :

Le plus dur à affronter étaient les bourrasques de neige. Vision inférieure à un mètre, et température oscillant entre -20 et -30°C. Dans ces conditions extrêmes, et avec un piètre matériel à disposition, il fallait constituer des barrages de neige atteignant parfois 50 à 60 mètres de haut afin que la neige, justement, ne puisse pas atteindre la voie ferrée.
Ces barrages étaient constitués à la base d’immenses panneaux de bois, que l’on déplaçait au fur et à mesure de l’accumulation de la neige. Régulièrement, il fallait creuser pour dégager les panneaux et les surélever toujours plus haut. Ce travail quotidien, réparti sur deux équipes travaillant 12h chacune, conduisait les gens à l’épuisement total. Il coûta des milliers de vies, parmi lesquelles, en premier lieu, les femmes et les hommes malades.
Paradoxalement, ce labeur harassant permit aux miens de survivre en leur donnant la possibilité de manger et de se chauffer chaque jour. Ils échappèrent ainsi au triste destin de nombreuses familles : en 1954, douze ans après la déportation, plus de 30% du peuple tchétchène avait déjà péri en Sibérie.

Rétro 2017

Je sais, je ne suis pas un grand communicant, aussi je me permets, en ces premières heures de 2018, de faire un petit résumé de mes modestes aventures de l’année dernière, au cas où des personnes intéressées auraient loupé quelques épisodes. Attention, c’est parti !

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Au printemps, j’ai eu la chance de me rendre au Sénégal pour participer au festival Festiparoles organisé par Le puits à paroles. Quelques frissons me secouent encore à l’idée que j’ai pu conter l’une de mes histoires préférées, Le roi qui voulait connaître toutes les histoires du monde, sous le grand baobab de l’île de Gorée.

Sous le grand baobab de Gorée
(photo Christel Delpeyroux)

Entre deux de mes vadrouilles, les éditions Bragelonne m’ont confié la traduction de Forsaken Skies, premier tome d’une trilogie de Space Opera écrite par l’auteur états-unien D. Nolan Clark. Le livre sortira en mars sous le titre Invasion, en attendant la suite ces prochaines années – si les petits cochons (ou les extraterrestres) ne nous mangent pas.

Forsaken Skies / Invasion

Courant mai, mon texte Des vies mal pliées a remporté le prix Gaston Welter de la nouvelle décerné par la ville de Talange. Merci au jury présidé par Sylvie Jung, ainsi qu’à toute l’équipe du service culture pour son accueil dans le cadre du festival Hommes et usines. On notera, à gauche de la photo, Aurélie Filippetti qui ne veut peut-être pas trop s’approcher après tout le bien que j’ai dit du sort réservé aux demandeurs d’asile par le gouvernement auquel elle a participé…

remise du prix Gaston Welter

Dans la foulée, on m’a vu traîner mes guêtres à Épinal, au festival Imaginales, pour la sortie de ma nouvelle argentine Dix pesos, pas un de plus dans l’anthologie Malpertuis VIII publiée par les vaillantes éditions Malpertuis.

Malpertuis VIII

Malpertuis VIII

L’automne se prêtant bien aux voyages, j’ai eu l’occasion de découvrir, à Porto, un lieu qui concourt sans mal au titre de plus belle librairie du monde : la librairie Lello. Mention spéciale à l’escalier, qui donne l’impression d’arriver non pas au 1er étage mais dans un autre univers.

Porto, la librairie Lello

L’automne, c’est aussi, depuis six ans, l’occasion de retrouver sur les chemins les conteurs de RaconTarn, pour de nouvelles collectes et de nouveaux partages de récits de vie. J’ai eu l’honneur et l’avantage de reprendre la route du Temps de Dire avec mon éminente collègue, la conteuse et contrebassiste Dominique Rousseau. Merci à celles et ceux qui nous ont accueillis à Giroussens, Puygouzon, Marssac et Albi.


Juste avant les fêtes, un détour par la Pologne m’a permis de découvrir, à Wrocław, cette sculpture hommage aux happenings politiques à base de nains de l’Alternative Orange dans les années 80. Je vous laisse deviner quel doigt de la main est représenté. Je précise aussi que la voiture de police ne fait pas partie de l’œuvre ; jusqu’à preuve du contraire, elle était là par hasard.

Wrocław aime les nains

Sans oublier, la plupart des mercredis soirs à 19h30 en direct sur les ondes de Radio Albigés, l’émission de critique sociale et politique La Marmite Infernale, que j’anime avec la Rebelle, McIntox et Bérengère: une belle bande de chroniqueurs qui, comme le disait George Bernard Shaw, possèdent un don d’observation appelé vulgairement cynisme par ceux qui en sont dépourvus. Les deux émissions les plus récentes sont, toute l’année, en écoute ici.

Quant à 2018, il y a quelques projets qui se dessinent, mais chut ! On verra le moment venu…
En attendant, bonne année !

L’histoire de Zen le petit Syrien

J’ai déjà évoqué ici La marche à suivre, rubrique du site RaconTarn où les conteurs et conteuses associé.e.s à l’événement Le Temps de Dire viennent déposer des traces sonores et/ou écrites des témoignages les plus marquants recueillis depuis 2012. Ayant moi-même posté trois fois dans cette rubrique – n’oubliez pas d’aller y jeter un œil et une oreille -, je me permets aujourd’hui un aparté sur mon site, pour partager avec vous la restitution de ma rencontre avec une famille syrienne, dans le quartier de Rayssac, à Albi, en 2016. Je vous en souhaite bonne lecture et bonne écoute.

Zen est assis par terre. Il joue avec le bracelet de sa mère. Zen a quinze mois. À travers le bracelet, il regarde l’horizon, par une fenêtre au cinquième étage d’un immeuble du quartier de Rayssac, à Albi.

L’horizon est vert. Incroyablement vert. La ligne d’horizon, les arbres qui descendent de la colline, tout est vert. Zen n’aurait jamais cru voir autant de vert d’un coup. Il n’aurait jamais cru qu’il existait autant de vert.

Parce que chez lui, en Syrie, il n’y en a vraiment pas beaucoup.

*

Zen est assis par terre. Il joue avec le bracelet de sa mère. Son père le regarde et dit :

 Les enfants de la guerre sont comme ça. Ils lèvent les yeux au ciel, ils voient passer un avion de chasse, et ils croient que c’est un jouet qui vole.

*

Zen est assis par terre. Il joue avec le bracelet de sa mère. Sa mère le regarde. Derrière lui, elle voit son propre père, le grand-père de Zen, qu’elle a retrouvé hier. Elle ne l’avait pas vu depuis deux ans. Parce que son père habite en France depuis deux ans et qu’elle a mis tout ce temps à obtenir un visa.

Pourtant, son mari, le père de Zen, est syrien mais aussi français. Et donc Zen, fils de Français, est français. Mais elle, non. Alors le visa a pris deux ans.

Elle se dit que Bachar el-Assad lui a volé son père pendant deux ans. Tout comme le père de Bachar, Hafez el-Assad, lui avait volé son père, à l’époque, pendant neuf ans. Neuf ans de prison. Parce que son père est communiste. Et en Syrie, personne n’aime les communistes. Ni le gouvernement. Ni les Islamistes. Personne.

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Quand la révolution a éclaté, en 2011, la mère de Zen s’est rendue compte qu’elle faisait un métier dangereux. Infirmière.

Dangereux parce qu’après les manifestations, elle pouvait soigner les militants blessés par balle. Il faut dire qu’un jour de manifestation, celui qui va frapper à la porte d’un hôpital officiel, un hôpital du gouvernement, avec une blessure par balle, est à peu près sûr de ne jamais en ressortir.

*

Trois ans après le début de la révolution, le grand-père de Zen a fui le pays. Il est allé au Liban, à Beyrouth, en espérant obtenir un visa pour la France.

Le Liban, à ce moment-là, ce n’était pas vraiment simple non plus. Parce que les Libanais, qui avaient passé tant de temps sous le joug syrien, prenaient une petite revanche maintenant que les Syriens avaient besoin d’eux. Ils les faisaient attendre.

Bien sûr, avec cinq mille dollars en poche, ça allait plus vite pour le visa. Avec dix mille dollars, ça allait encore plus vite.

Sinon, il fallait attendre.

*

Aujourd’hui, le grand-père de Zen dit que ça va.

Il a fini par décrocher le fameux visa pour la France. Il a obtenu le statut de réfugié, la carte de séjour. Il apprend le français. L’assistance sociale est très bien, le centre social est très bien, les voisins sont très bien.

Ça va.

Son gendre, le père de Zen, lui aussi dit que ça va. Il habite encore en Syrie avec sa femme et son fils. Au centre de Damas.

Le centre de Damas, ça va. Évidemment, la banlieue, c’est pas pareil. Le reste du pays, c’est pas pareil non plus. Mais le centre de Damas, ça va. Certes, un soir, un obus s’est invité dans la chambre à coucher.

Mais à part ça, ça va.

*

Quand la révolution a éclaté, en 2011, tout le monde y croyait. C’était au moment où il n’y avait pas d’armes. Au moment où l’on pensait qu’il n’y aurait pas besoin d’armes.

Avant que les armes arrivent. Avant que les armes restent.

Mais ça, Zen ne le sait pas. Zen a quinze mois. Il est assis par terre, il joue avec le bracelet de sa mère. À travers le bracelet, à travers la fenêtre du cinquième étage, il regarde l’horizon. L’horizon vert.

À son âge, il ignore encore que l’horizon, on ne l’atteint jamais.

un nouveau Temps de Dire s’annonce

Voilà, c’est la 6ème édition du Temps de Dire organisée par RaconTarn ! Je rappelle vite fait le principe de l’événement: des conteurs vont d’un lieu à l’autre à pied en collectant au passage des récits de vie qu’ils emportent et narrent à l’étape suivante. Cette année, la formule a été quelque peu modifiée. En effet, si j’aurai l’honneur de parcourir en octobre un circuit « classique » du Temps de Dire en compagnie de mon éminente collègue Dominique Rousseau (du 14 au 21 octobre), RaconTarn a décidé d’organiser aussi cette année une tournée « florilège » permettant à des duos d’artistes de présenter les histoires qui les ont le plus marqués depuis la création de l’événement en 2012. Je participerai à trois de ces soirées, en compagnie successivement d’Eva Hahn, Marco Bénard et encore une fois de Dominique Rousseau. Vous pouvez retrouver tous les détails de ces soirées sur la page « Agenda » de ce site.
Mais pour celles et ceux qui n’ont peut-être pas très bien saisi à quoi ressemble cette belle aventure dans les faits, le documentariste Jean-Louis Cros nous a suivis en septembre 2016. Il en a tiré ce petit clip que je vous invite à regarder – et surtout à écouter – afin de mieux appréhender notre travail d’écoute et de restitution de récits de vie. Pour ma part, je remercie encore mille fois les gens qui, ces cinq dernières années, m’ont fait assez confiance pour me livrer leur parcours.
En espérant vous croiser, vous et vos oreilles, sur les routes du Temps de Dire 2017 !

 

Affiche du Temps de Dire 2017