Parutions du printemps

Comme plein d’autres choses, la vie du livre n’a pas été simple en temps de confinement. Mon nouveau recueil de nouvelles aurait dû sortir mi-mai chez mes vaillants camarades des éditions Malpertuis, à l’occasion des Imaginales d’Épinal, lesquelles ont malheureusement été annulées, à l’instar de tant d’autres beaux événements. Le bouquin sortira à un autre moment, à une autre occasion. Je vous tiendrai bien sûr au courant le moment venu.
En attendant, cet étrange printemps n’a pas été totalement vide de mots pondus par ma modeste personne. Je vous présente ci-dessous deux ouvrages passés entre les gouttes…

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CÔTÉ TRADUCTION
J’avais juste eu le temps de l’apercevoir en librairie le weekend précédant le grand enfermement : « Thin Air », de Richard Morgan. Oui, le mec de « Carbone modifié », la série SF de Netflix. L’éditeur (Bragelonne) a d’ailleurs souhaité conserver le titre anglais… au cas où ce livre se métamorphoserait lui aussi en série à succès. Ça se passe sur Mars, dans l’un des rares endroits où l’on a réussi à créer un minimum d’atmosphère (le fameux « thin air »), c’est du polar SF « hard boiled » avec un héros musclé qui tente de résoudre ses propres emmerdes en plus de celles des autres, au milieu de luttes de pouvoir diverses et variées. Ce n’est pas le bouquin SF du siècle, même pas le meilleur que j’ai eu l’occasion de traduire, mais je vous promets qu’il y a là de quoi passer un bon moment pour les amateurs de SF et de gros polar qui tache.

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CÔTÉ CRÉATION
Autre événement annulé pour cause de vilain virus, le festival BienVenus sur Mars (oui, encore Mars), qui aurait dû se tenir fin avril et présenter un fort intéressant mélange de science et de spectacle vivant. Malgré l’annulation, les organisateurs ont maintenu le concours de nouvelles sur le thème Réversible/Irréversible et ont même sorti l’anthologie correspondante, regroupant les textes lauréats.
On trouve donc dans ce sympathique petit ouvrage ma nouvelle « Digital Blues (Jusqu’à ce que la mort nous sépare) », variation chilienne et pénitentiaire sur l’univers de « Digital Blues » que vous commencez à connaître si vous suivez mes modestes aventures sur ce site (voire dans la vraie vie). Le bouquin est disponible auprès de l’organisation du festival (concours.bsm@gmail.com, 6€ + frais de port).

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À bientôt pour de nouvelles aventures littéraires !

Veuillez patienter quelques instants…

Pas de journal de confinement (lequel se passe très bien, merci) mais quelques instantanés recueillis à Albi pendant les sorties des fameux achats de première nécessité, ou pendant les heures éparses des promenades autorisées dans le non moins fameux rayon d’un kilomètre, qui a peut-être parfois, disons-le, gonflé de quelques centaines de mètres.

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J’habite dans un chouette quartier populaire où sont encore regroupés nombre de petits commerces. Or il n’est pas évident de créer une queue bien ordonnée au coin de rue où s’ouvre la boucherie. Et soudain me voilà de retour quinze ans en arrière, à La Havane, lorsque le quidam cubain arrivant à l’arrêt de bus demandait « ¿ Último ? » (Qui est le dernier ?), sachant ainsi derrière qui il devrait monter dans le véhicule sans avoir à patienter, immobile, dans une queue interminable. Le système a été réinventé ici par pur réflexe pratique. Seul bémol – puisque rien n’est parfait – pour les commandes passées par téléphone, dont les récipiendaires sont servis prioritairement par le boucher… sous les huées de la masse des « últimos ».

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Je ne l’ai pas vu, c’est ma compagne qui l’a rencontré : le grand méchant drone. Survolant la place du Vigan, la place « centrale » de la ville, il s’est approché d’elle et lui a ordonné de rentrer à la maison si elle ne disposait pas d’une attestation de déplacement en règle. Nous en avons rigolé, mais plutôt jaune : combien de contempteurs de la science-fiction, cette littérature que nous adorons tous les deux, se sont-ils moqués au fil des années des films et des livres qui prévoyaient… exactement cela ? Cela et bien plus encore, qui nous pend gravement au nez.

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Sur l’un des murets du Pont-Vieux, franchissant le Tarn depuis bien des siècles, se dresse une croix chrétienne en métal. Quelqu’un a accroché à son support une petite pochette plastique contenant une feuille blanche sur laquelle une prière est imprimée en orange. Il y est demandé au dieu concerné de prendre soin des malades et d’accueillir les âmes des décédés. La logique ne voudrait-elle pas plutôt que l’on l’insulte pour s’être amusé à créer tout ce bordel, ou du moins à laisser faire sans intervenir ? De toute façon, deux jours de pluie plus tard, les mots délavés malgré le plastique sont devenus illisibles. Dieu n’a même pas protégé sa prière.

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Un ami me dit qu’une amie lui a dit avoir vu une dame pleurer à la fenêtre d’un immeuble, les mains visiblement crevassées par des nettoyages frénétiques avec tel ou tel produit agressif, et qui se désespérait de voir sa fille enfermée à l’intérieur de l’appartement depuis des semaines. Cette amie d’ami a dû lui expliquer qu’elle avait le droit de sortir la gamine, que le vilain virus n’allait pas leur sauter à la gorge à toutes les deux. Racontar de racontar : le conteur sait très bien que l’histoire a pu se déformer de bouche en bouche. Mais j’y crois. Pourquoi donc ? Parce que ma mère, confrontée à cette situation, aurait fait exactement la même chose.

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L’histoire locale, notamment industrielle, fait qu’il y a deux gares à Albi, que nous appellerons la grande et la petite, une de chaque côté du Tarn. J’habite à deux pas de la petite, qu’il faut défendre régulièrement contre les tentatives de fermeture. Dès qu’il y a un souci quelconque, l’arrêt n’est plus desservi, histoire de bien dégoûter les usagers. Depuis le début du confinement, l’écran extérieur affiche donc sans trêve : « Pas de départs prévus prochainement ». Je préfère néanmoins le distributeur de billets hors-service, dont l’écran bleu, en un merveilleux écho à notre claustration collective, proclame désormais depuis des semaines : « Veuillez patienter quelques instants… »

 

Escargot confiné dans le jardin

À bientôt, si possible en chair et en os, et n’hésitez pas à partager en commentaire des anecdotes similaires de votre propre kilomètre (et des poussières) de rayon !

Voyage en cargo (2/2)

Second épisode de mes modestes aventures et rencontres à bord d’un cargo de marchandises navigant en mer du Nord et en mer Baltique (le premier épisode est ). Au plaisir de retenter ce genre de voyage, avec cette fois l’envie non pas de faire une boucle, mais d’utiliser ce moyen de transport très particulier pour réellement arriver quelque part. Encore un grand merci à tous les membres d’équipage du TIMCA pour leur accueil et leurs réponses à mes questions stupides.

Appelons-le Jaap. Lui, c’est l’ingénieur en chef. Il veille sur la salle des machines, lesquelles ne comprennent pas – loin de là – que les deux énormes moteurs. Par exemple, un système d’anode/cathode crée un courant potentiel de quatre ampères sur la coque, empêchant les coquillages de s’y accrocher. Car même avec un bateau de 200 mètres de long, s’il y a trop de bestioles à la remorque générant autant de petits tourbillons, la vitesse peut diminuer de deux bons nœuds. Il y a aussi l’épurateur qui, par un système de douches, nettoie les gaz éjectés par la cheminée ; mais comme les résidus sont… balancés à la mer, Jaap se demande si ce machin sert à quelque chose.
Baigné dans le bruit et les vibrations, Jaap ne fait que deviner les remous d’un monde qui l’inquiète. L’air de rien, il est au cœur de l’économie, au cœur des problèmes d’environnement, et tout cela ne sent pas très bon. Alors, avec sa famille, il a acheté une maison en Hollande, dans un village de 35 habitants. Il se prépare déjà à faire pousser ses légumes, à vivre en autarcie. Il a soixante ans mais ne les fait pas, car il « mène une vie saine »… lorsqu’il est loin de ses machines.

Au bout de son promontoire, Hanko est la ville la plus au sud de la Finlande. À la sortie du port, un panneau routier indique la direction de Saint-Pétersbourg. Le suivant précise que je n’en suis plus qu’à 580 km. Broutille. Une prochaine fois, peut-être…
Des étendues plates et boisées entourent Hanko à perte de vue. La petite « colline » qui s’est glissée en centre-ville porte une église et un étrange château d’eau rouge, aux lignes élancées, qui sert aussi de tour-horloge. Perchée sur un rocher en bord de mer, une cabane abrite un sauna public, avec un escalier qui plonge droit dans la Baltique, histoire de s’offrir un bon choc thermique. Le Viking est dur au mal : les vagues hivernales ne lui font pas peur !
En bord de mer également, un monument controversé, un pilier célébrant le débarquement des troupes allemandes en 1918. Les occupants soviétiques se sont bien entendu empressés de le démonter durant la Seconde guerre mondiale ; il est réapparu dans les années soixante, ne portant plus que trois mots à même de satisfaire tout le monde : « Pour notre liberté ».

Le canal de Kiel tranche le nord de l’Allemagne, là où la terre se rétrécit peu à peu en direction de la péninsule danoise. Du long de ses 97 km, il relie la mer du Nord à la Baltique, évitant justement de devoir contourner le Danemark.
Paul, le capitaine, n’aime pas emprunter le canal. Il ne s’y résout que si le vent est trop mauvais en mer du Nord. Ça fait quand même gagner du temps ? Pas beaucoup, dit-il, pas beaucoup. Surtout si un trafic important oblige à attendre son tour, d’abord aux écluses, puis à chaque zone de croisement. Surtout si une écluse est en panne, d’un côté ou de l’autre, voire des deux. Enfin sorti de là, Paul me brandit sa calculatrice sous le nez. « 19 », indique-t-elle. Dix-neuf heures pour franchir ce foutu canal. N’aurait-on pas été mieux au large du Danemark ?
De nouvelles écluses se construisent, afin d’accueillir des cargos toujours plus larges. Il faudra aussi élargir les zones de croisement existantes et en créer de nouvelles. Est-ce bien nécessaire ? Au risque qu’un jour, malgré tout le talent des pilotes, un habitant de Hochdonn ou de Bornholt voit un cargo débarquer dans sa cuisine à l’heure du petit déjeuner.

Appelons-le Ukko. Lui n’est pas membre d’équipage, il est chauffeur de camion, finlandais de son état. Il accompagne son véhicule pour une livraison spéciale à Anvers : l’une des jambes d’une immense grue de port. L’engin est ligoté, à la fois au sol et au plafond, dans la zone du bateau réservée aux camions. Je rappelle que le TIMCA est un roulier, en anglais « roll on / roll off », ou simplement « ro-ro », ce qui signifie que l’on peut y faire entrer des marchandises par l’arrière (en roulant) et pas seulement déposer des containers sur le pont.
À présent, Ukko ne parcourt plus que la Finlande, la Suède et la Norvège. Avant, il sillonnait toute l’Europe, de l’Espagne jusqu’à l’Oural. Il garde un bon souvenir des hivers russes : pas de problème pour rouler par moins cinquante degrés. En Finlande, les hivers trop doux perturbent désormais la cruciale industrie du bois. Car il ne neige plus, il pleut, encore et encore, au point que les routes de forêt ne sont plus que des rivières de boue impraticables.
Ukko lit. Beaucoup et de tout. De vrais livres en papier malgré l’espace réduit offert par la cabine de son camion. Pas de liseuse, pas de tablette. Un vieux téléphone. Pas de technologie inutile. Une bière et un livre, au mess des chauffeurs, en attendant de reprendre la route.

Voyage en cargo (1/2)

Depuis tant d’années que cela me trottait dans la tête, j’ai enfin réalisé l’un de mes grands fantasmes de voyageur : naviguer sur un cargo de marchandises. Certes, nous ne sommes plus à l’époque héroïque où j’aurais pu débouler au port d’Anvers (dans le cas d’espèce) et négocier ma place à bord en échange d’un quelconque boulot de fond de cale ; il a fallu en passer par une organisation plus classique. Mais ces dix jours sur le TIMCA – un roulier de 200 mètres – n’en ont pas moins constitué une très belle expérience : mer du Nord, mer Baltique, canal de Kiel, ports de Rauma et Hanko en Finlande. Je vous livre ci-dessous (ainsi que dans le billet suivant) quelques instantanés et rencontres de ce voyage.

Appelons-le Paul. Lui, c’est le capitaine. Aussi hollandais que son bateau. La décontraction née de plus de vingt ans passés comme seul maître à bord. Mais décontraction ne veut pas dire relâchement : on le trouve sur la passerelle, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dès qu’il faut entrer ou sortir d’un port, s’engager dans un chenal, accueillir un pilote. Il contemple la mer Baltique, jumelles collées aux yeux, en disant qu’à cette époque de l’année, en plein hiver, son navire devrait pénétrer dans ces ports nordiques en brisant de la glace. Mais les temps changent.
La première journée de sa vie de capitaine reste le pire souvenir de sa carrière. Car les autorités portuaires de Savannah (USA), voyant arriver un ouragan, ont demandé à tous les bateaux présents dans le port de… sortir en mer. Quant à Paul, il a dû en plus récupérer son Second, complètement bourré, dans une chambre d’hôtel. D’où l’une de ses devises : quand on s’ennuie au boulot, c’est bon signe.

Le cargo vibre sans cesse. Normal quand la propulsion est assurée par deux moteurs de 17.000 chevaux chacun. Des vibrations auxquelles on s’habitue, une sensation que l’on oublie. Je m’étais demandé : le sentirais-je, si tout s’arrêtait brusquement ? J’ai eu ma réponse et cette réponse est « oui ». Car les deux moteurs géants se sont arrêtés au sud de la mer Baltique. Les systèmes de secours ont mis plus de temps que prévu à démarrer, et donc, durant d’étranges minutes, le bateau est devenu sombre et silencieux, ballotté par les vagues. Difficile pour un conteur de ne pas se demander si le terrible Hollandais volant n’était pas apparu devant notre proue, son capitaine maudit riant aux éclats dans le vent de la Baltique. Puis la lumière est revenue. Puis les vibrations. Sur le journal de bord, il est noté « Resume voyage at 16.00 » – reprise du voyage à 16h. Un incident sans conséquences. Le Hollandais volant était ailleurs.

Appelons-le Dos Santos. Lui, c’est le chef cuistot. Il a quitté le Cap-Vert à dix-huit ans et, depuis, il fait la cuisine sur des bateaux. Dans le cas qui nous occupe, vingt personnes à nourrir trois fois par jour à heures fixes : petit déjeuner à 7h30, déjeuner à 12h, diner à 17h30. Tout doit être parfait, bien présenté : ce n’est pas un restaurant mais il faut que les convives aient plaisir à s’asseoir autour de la table.
Dos Santos a connu bien des mers et des tempêtes, pourtant il n’a jamais eu peur que les navires sur lesquels il naviguait finissent au fond de l’eau. En réalité, il n’a craint pour sa vie qu’une seule fois : dans une zone de piraterie au large de la Somalie. Pas effrayé par les pirates – qu’il n’a jamais vus –, plutôt par les soldats protégeant le bateau qui s’exerçaient à balles réelles sur le pont…
Plus que deux ans avant la retraite. Alors il rentrera chez lui. Fera la cuisine et le ménage pour sa famille. Comme pour l’équipage du bateau.

L’escale à Rauma s’éternise. Nous attendons de pouvoir charger du papier, dont la région est grande productrice, sauf que l’industrie papetière est en grève. Elle n’est d’ailleurs pas la seule : une grosse contestation sociale secoue le pays depuis novembre, touchant tour à tour divers secteurs publics et privés. Je ne l’aurais sans doute jamais su si je n’avais pas traîné mes guêtres dans le coin puisque, selon les médias français, il n’y a bien que ces sales fainéants franchouillards pour oser faire grève alors que partout ailleurs, les gens bossent sans rechigner.
La vieille ville de Rauma est classée à l’Unesco pour ses maisons en bois. Aux fenêtres de certaines, on aperçoit des petits chiens en porcelaine. Autrefois, si le marin de la maison se trouvait en mer, ils étaient tournés vers l’extérieur, comme pour l’attendre. Alors que si le marin avait regagné son domicile, ils regardaient vers l’intérieur, vers leur maître.

À suivre…

Mangeur de papier

En ce début d’année, j’ai eu le plaisir d’être lauréat (catégorie adultes) du concours de nouvelles organisé par les médiathèques du Grand Albigeois, et plus particulièrement par la médiathèque de Cantepau. Il fallait écrire un texte court – très court – de moins de 300 mots, avec comme contrainte supplémentaire la présence de quatre mots imposés : chef, chocolat, fouet, gourmandise. En réalité, je n’ai pas eu « le plaisir », mais « les plaisirs », trois pour le prix d’un.
Le premier, celui d’être récompensé par une médiathèque. Je suis un rat de bibliothèque, je l’ai toujours été, et si je n’avais pas bénéficié, enfant et ado, de cet accès presque gratuit à la culture littéraire, je ne serais pas devenu celui que je suis aujourd’hui.
Le deuxième, celui de recevoir ce prix pour un texte évoquant le sort des demandeurs d’asile en France alors qu’à quelques mètres de là, mes camarades de RESF (Réseau éducation sans frontières) lançaient leur fête de soutien à laquelle je me suis ensuite empressé d’aller participer.
Le troisième, celui d’être récompensé dans le quartier de Cantepau, quartier prioritaire d’Albi, où j’œuvre depuis de longues années notamment au sein de Radio Albigés.
À présent, je vous laisse découvrir le texte ; il est juste sous la photo des lauréats. Vous noterez que, comme à mon habitude, je m’étais mis au fond de la classe, planqué sous mon chapeau…

Les lauréats
(photo Mathilde Tournier / Grand Albigeois)

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Mangeur de papier

Le chef qui me crie dessus n’est pas le chef de mon village. Il me dit d’aller plus vite, toujours plus vite. Car le client français a faim. Le client français veut manger. Salade de chèvre chaud, saucisse de Toulouse, profiteroles au chocolat. Chacun son assiette, au lieu d’une grande gamelle où les convives, rassemblés en cercle, se servent avec les doigts. Chez moi, il ne restait jamais rien à la fin du repas. Ici, la poubelle dévore, s’empiffre à en exploser.
La chaleur du four me brûle le visage, comme le soleil du désert, et celui de la mer, lors de ma longue traversée vers la France. Si ma peau n’était pas déjà si sombre, elle noircirait encore.
Aller plus vite, toujours plus vite. Battre la crème pour la chantilly. Ils appellent cet instrument un « fouet ». À l’école, j’ai appris qu’un autre genre de fouet lacérait le dos de mes ancêtres. Eux aussi ont traversé la mer, ou plutôt l’océan, sans espoir de retour. J’ignore si je rentrerai un jour à la maison. Peut-être, si quelqu’un m’y attend. Si quelqu’un se rappelle mon nom.
Pour ne pas y penser, je lacère le dos de la crème.
Aller plus vite, toujours plus vite, afin d’obtenir les papiers. Le chef me les a promis. La carotte au bout du bâton, une carotte bleu-blanc-rouge avec un visage de femme. J’en salive d’avance. Ça me donne faim – la poubelle mange mais pas moi. Des papiers si recherchés doivent être succulents. Une gourmandise de roi. Quand je les aurai, je les cuisinerai à ma façon, puis les mâcherai et les avalerai. Petit bout par petit bout.
Jusqu’à me sentir enfin rassasié.

Rétro 2019

En ces premières heures de 2020, je vous propose, comme c’est désormais mon habitude, de faire un petit résumé de mes modestes aventures de l’année écoulée, au cas où des personnes intéressées auraient loupé quelques épisodes. Attention, c’est parti !

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Ma grosse traduction de l’année : Thin Air, de Richard Morgan. Oui, c’est bel et bien le dernier roman de l’auteur de Carbone modifié, pour les amateurs de la série Netflix. Du bon gros polar situé sur Mars, ambiance très noire sur fond de terre rouge. Sortie prévue au mois de… mars chez Bragelonne. N’ayant pas eu la primeur de la couverture française, voici au moins l’originale :

Ce ne fut pas une grande année sur le plan des voyages pour cause de planning sans cesse changeant. Mais je suis quand même parvenu à faire un saut en avril à Edinbourg, retrouvant ainsi le premier pays étranger dans lequel, il y a fort longtemps de cela, j’avais traîné mon sac à dos. En photo, vue nocturne du Greyfriars Kirkyard, le cimetière de loin le plus hanté de la ville.

Au mois de juin, en compagnie de Eva Hahn, ma collègue de RaconTarn, j’ai eu l’occasion d’aller collecter des récits de vie auprès des détenus de la maison d’arrêt d’Albi. Histoires dures, émouvantes, qu’il a ensuite fallu restituer à ces hommes avec le respect dû à ceux qui, à la fin de la journée, ne rentreraient pas dormir chez eux. Plus d’infos dans ce billet.

En juin aussi, parution aux éditions Autrement de ma nouvelle Le Vœu des mille grues dans l’anthologie « Repenser notre relation à la nature à l’heure de la 6ème extinction ». Longue histoire que celle de ce texte, d’abord paru en numérique sur le site du ministère de la Transition écologique, qui avait donc laissé passer une nouvelle appelant à… ne pas être très gentil avec les politiciens. Plus d’infos dans ce billet.

Très beau mois de septembre, qui vit le collectif RaconTarn fêter ses dix ans d’existence par une splendide Nuit du conte : douze heures d’histoires, de 18h à 6h du matin, à la MJC de Graulhet. À cette occasion est sorti aux éditions Édite-moi ! le livre Le Temps de Dire, « anthologie de vies banalement extraordinaires croisées sur les chemins sinueux du Tarn », sous la plume de Dominique Rousseau, de Céline Verdier et de votre serviteur. Plus d’infos sur le livre dans ce billet.

En toute fin de ma « rétro 2018 », j’indiquais la parution de ma nouvelle Digital Blues (le nouveau monde) dans l’anthologie de science-fiction « Transhumains et post-humains » publiée par les éditions Arkuiris. Grâce à une résidence au Frigo d’Albi et au talent du musicien David Lataillade, ce texte existe désormais sous forme de lecture musicale : plus d’infos (et deux extraits sonores) dans ce billet.

Fin d’année sur une triste note, avec mon exclusion de Radio Albigés par une direction félonne, après dix années de bons et loyaux services comme animateur et administrateur bénévole de cette radio locale. Mais 2020 sera l’année de la reconquête pour les amoureux de cette station ! Plus d’infos (en attendant la suite) dans ce billet. Gardarem Radio Albigés !

Quant à 2020, quelques projets s’y dessinent, mais on verra le moment venu. Même si l’on parle déjà, par exemple, du 60ème parallèle Nord…
En attendant, bonne année !

Radio Albigés : la lutte

Après plus de dix ans de (j’ose le croire) bons et loyaux services comme animateur et administrateur bénévole de Radio Albigés, radio associative albigeoise, je viens d’être exclu de ladite radio par une direction félonne qui néglige les missions sociales de la station, gaspille l’argent public et – pire que tout – s’apprête à licencier un salarié très compétent qui proteste contre ces changements dramatiques. L’histoire est longue et je la raconterai plus précisément bientôt. En attendant, si vous voulez déjà en savoir plus, je copie ci-dessous le dernier communiqué de presse du collectif « Les Ami.e.s de Radio Albigés », dont je soutiens l’action. Et vous donne le lien vers la dernière « Marmite infernale », mon émission désormais en exil, qui revient sur une année douloureuse pour les amoureux de Radio Albigés. Mais rien n’est perdu, la lutte s’organise !

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Communiqué de presse des Ami.e.s de Radio Albigés
23 décembre 2019

1 – Assemblée générale extraordinaire… en attente
Le 3 décembre, 283 adhérent.e.s de Radio Albigés ont fait parvenir par voie d’avocate une demande à M. Stéphane Le Borgne, président de la radio, visant à la convocation sous quinzaine d’une Assemblée générale extraordinaire. Ce délai est aujourd’hui dépassé. M. Le Borgne n’a pas daigné répondre, pas daigné non plus fournir le nombre exact d’adhérent.e.s de la radio. Un silence qui s’explique par le fait que M. Le Borgne continue à faire comme s’il avait le droit de filtrer les adhésions, alors que c’est illégal car non prévu par les statuts de l’association ! Il va donc falloir à présent que la justice nomme un mandataire afin d’organiser cette AG extraordinaire en lieu et place du président de la radio.

2 – Exclusion des membres dissident.e.s
Le 22 novembre dernier, le Conseil d’administration extraordinaire visant à exclure de l’association M. Claude Mamier (vice-président), Mme Bérengère Basset (trésorière), Mme Michelle Charrier (secrétaire adjointe), Mme Mélanie Chehbi-Imart (administratrice) et M. Bernard Rayet (adhérent), s’était soldé par un fiasco, M. Le Borgne levant la séance après moins de dix minutes pour empêcher M. Rayet de présenter sa défense. Un nouveau CA extraordinaire s’est déroulé le 7 décembre, sur le même ordre du jour. La décision d’exclure ces cinq personnes a été prise, mais entachée de nombreuses irrégularités. Entre autres le fait que M. Rayet n’avait même pas été convoqué pour se défendre, ce qui est contraire au principe du débat contradictoire imposé par la loi. Le fait aussi qu’au moment du vote, il ne restait dans la salle que 4 membres du CA sur 13 ! Là encore, il va falloir faire appel à la justice pour annuler cette décision injustifiée et purement partisane, prise pour éliminer toute forme d’opposition au sein du CA.

3 – Licenciement programmé de M. Wilfried Croses
Nous avons appris avec consternation que M.Wilfried Croses, salarié de la radio, avait reçu le 18 décembre une convocation à un entretien préalable au licenciement, assortie d’une mise à pied à titre conservatoire. Une sanction lourde qui, légalement, correspond à une faute grave. Le professionnalisme de M. Croses, animateur et technicien de Radio Albigés, fait pourtant depuis six ans l’unanimité auprès de ses collègues et des usagers de la radio, ainsi que des différents CA qui se sont succédé au fil de ces années. Quelle est cette « faute grave », dont il ne sait lui-même rien puisque la lettre ne le précise pas ? Sans doute exprimer son désaccord avec les méthodes de « management » délétères employées par la nouvelle direction. Ce qui laisse à penser que sa tête ne sera peut-être pas la seule à tomber.

4 – Conflit d’intérêts
Seul salarié à ne rien risquer, M. Loïc Colombié, embauché récemment en CDD pour un poste de journaliste à 20h/semaine qui ne sert qu’à la glorification des grands clubs sportifs locaux, bien loin de la promotion du sport comme vecteur de lien social qui a toujours eu sa place sur les ondes de Radio Albigés. Un poste pour lequel M. Loïc Colombié ne dispose d’aucune formation ni expérience professionnelle reconnue, alors que la radio reçoit régulièrement des candidatures spontanées de journalistes professionnels. M. Jean Colombié, qui vient tout juste d’être nommé trésorier signera donc à présent les chèques de salaire de son fils. Dès lors, nous nous demandons avec inquiétude qui remplacera M. Croses à son poste : quel parent, quel ami d’un membre du CA ? À moins justement qu’un membre du CA démissionne pour récupérer lui-même la place encore chaude.

5 – Conclusion
Les Amis de Radio Albigés regrettent de devoir en appeler à la justice pour faire respecter par M. Stéphane Le Borgne non seulement les statuts de l’association mais aussi, simplement, la loi.
Ils déplorent le licenciement programmé et injustifié de M. Wilfried Croses, mis à pied – et donc privé de salaire – juste avant les fêtes, triste exemple du manque d’humanité qui est à présent l’une des marques de fabrique de la direction de Radio Albigés.

Courriel: amis.albiges@free.fr

Digital Blues (le nouveau monde) : une lecture

J’ai déjà eu l’occasion, en début d’année, d’évoquer ici la parution de ma longue nouvelle « Digital Blues (le nouveau monde) » au sein de l’anthologie « Transhumains et posthumains » publiée par les éditions Arkuiris.
Le texte soulève des problèmes liés au transhumanisme en partant du principe que l’on peut désormais transférer nos esprits dans un ordinateur. S’agit-il d’une véritable immortalité ? Quel est le statut légal de ces personnalités virtuelles ? Quelles relations s’établissent entre le monde réel et « le nouveau monde » ? Autant de questions dont il est temps de se préoccuper car, en ce moment-même, scientifiques et milliardaires effrayés par la mort y travaillent activement…

À l’invitation du FRIGO d’Albi, j’ai eu l’occasion de travailler en résidence une lecture musicale de cette nouvelle, en compagnie du musicien David Lataillade dont les instruments – guitare électrique, oud, flûte japonaise – ont découpé et dessiné le texte en profondeur. Une collaboration fructueuse qui a donné lieu à une belle première en public début novembre, toujours au FRIGO.

Claudio

Pour vous donner une idée du résultat, voici deux petits extraits du spectacle, avec David d’abord à la guitare légère, puis au oud plus prononcé :

Ma foi, j’espère vous avoir donné un tant soit peu envie de venir nous voir jouer ce spectacle un jour ou l’autre (surveillez pour cela mon Agenda), sans oublier de vous procurer l’anthologie : non seulement pour les nombreux textes fort intéressants sur le thème du transhumanisme, mais aussi pour ma nouvelle qui s’y trouve dans une version plus longue que celle lue sur scène.
À bientôt, dans ce monde ou dans le « nouveau » !

Photos: Roland Ossart / Le FRIGO

Le Temps de Dire… le livre

Depuis 2012, les conteuses et conteurs professionnels du collectif RaconTarn, dont j’ai l’honneur de faire partie, écoutent et racontent les récits d’hommes et de femmes du Tarn, tout en sillonnant à pied chemins, routes, avenues et ruelles. Les éditions carmausines Édite-moi ont choisi de faire confiance à trois de ces artistes – dont votre serviteur – pour poser ces histoires sur le papier.

Cette anthologie de vies banalement extraordinaires est conçue comme une promenade célébrant la richesse poétique de monsieur et madame tout le monde ; elle relie d’un fil ténu et sensible quarante histoires recueillies entre 2012 et 2017 par Dominique Rousseau, Céline Verdier et moi-même.
Chacune d’elles recèle un trésor.
Drôles, dérangeantes, instructives, croustillantes ou émouvantes, parfois simplement belles, on peut les lire les unes à la suite des autres, ou bien laisser le hasard ouvrir telle ou telle page. Il s’agira toujours d’une rencontre, d’une expérience vive qui se transmet.

Sommaire (de mes textes):
Où l’on saisit l’intérêt du purin d’orties dans l’utilisation de la détapisseuse
Où l’on rêve encore du froid, de la théorie des ensembles et des visites de l’inspecteur
Où l’on apprend que les singes commandent aux renards et aux lapins
Où l’on découvre les vertus capillaires de l’acier de Solingen
Où l’on continue d’ignorer pourquoi les poètes portent des casques de moto sur la tête (avec Dominique Rousseau)
Où l’on fait du troc de fêtes pour retenir ses larmes
Où l’on en apprend de belles ! (avec Dominique Rousseau)
Où les morts ne ressortent de terre que pour être envoyés par la poste
Où l’on constate que quand le vin est tiré, il faut le boire, à condition qu’il en reste
Où l’on découvre que les vignes poussent mieux au son du concasseur
Où l’on découvre que les Peaux-rouges peuvent n’être rouges que sur la nuque
Où l’on tente de faire tomber des barrières qui ne cessent de se dresser à nouveau
Où les bombes se glissent dans les lits et les petits garçons dans la vie
Où l’on découvre que rien ne vaut un arbre à kiwis pour casser des murs
Où l’on se rend compte que les facteurs vont parfois beaucoup plus loin qu’on ne le pense

Le Vœu des mille grues

D’aucuns parmi vous se souviennent peut-être de mes tribulations littéraires avec le ministère de la Transition écologique au sujet d’un concours de nouvelles intitulé « Repenser notre relation à la nature à l’heure de la sixième extinction ». Si vous avez loupé cette aventure, ou si vos souvenirs de l’automne dernier sont assez flous, n’hésitez pas à (re)lire le billet correspondant.
En résumé, n’ayant pas été lauréat de ce concours, je n’avais rien gagné à part la « gloire » d’apparaître dans l’anthologie numérique composée des douze meilleurs textes et publiée sur le site du ministère susmentionné. Cependant, cela m’avait au moins valu le plaisir de faire écrire par un ministère la célèbre citation de V pour Vendetta : « People shouldn’t be afraid of their government. Governments should be afraid of their people ».
Mais, contre toute attente, l’affaire a rebondi début 2019. Avec la réception d’un courriel de Flammarion m’apprenant que, dans le cadre de ses partenariats éditoriaux, cette noble maison comptait publier en papier la fameuse anthologie sous le label « Autrement ». Mauvaise nouvelle : on me proposait une « reproduction à titre gracieux » de mon texte, Le Vœu des mille grues. Bonne nouvelle : il m’a suffi d’une réponse un peu énervée pour obtenir une rémunération. Dans le cas d’espèce, 120€ brut. J’ai fait pire et j’ai fait mieux pour un texte de cette longueur. Même s’il va falloir que je perde encore un peu de temps à réclamer cette somme, puisque j’ai reçu le bouquin… mais pas le pognon.
Donc, en tout cas, après plus d’un an d’aventures palpitantes, le livre existe sous une forme manipulable par des doigts humains. En voici la couverture :