Varanasi, il y a des années

Trois amis partent bientôt pour l’Inde. Plus précisément pour Varanasi, ancienne Benares. J’y suis passé il y a longtemps. Quatorze ans, bientôt, pendant mon tour du monde. Je leur dédie ces quelques photos: ils me raconteront si Shiva traîne toujours dans le coin, si l’odeur des crémations emplit toujours l’air avant l’orage.

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Le conte de toutes les histoires du monde

Aujourd’hui, je vous propose de découvrir l’un de mes contes préférés. On me l’a raconté au Mexique pendant mon tour du monde et, depuis, je ne cesse de le transmettre. Mais il y a de cela quelques temps, au Sénégal, un conteur m’a proposé une fin alternative, tout aussi intéressante. Je vais donc vous conter les deux, et vous verrez bien laquelle vous sied : n’hésitez pas à laisser un petit commentaire à ce propos.
 

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On raconte qu’un jour, un roi exigea de connaître toutes les histoires du monde. Toutes les histoires que les hommes avaient créées, il les voulait là, devant lui, dans des livres à lire en paix. Le roi transmit ses ordres au premier ministre, qui se mit aussitôt au travail.
On vit alors des centaines de fonctionnaires royaux quitter la capitale et s’en aller parcourir le monde, pays après pays, mer après mer, afin de collecter des histoires. Lorsque l’un d’eux revenait, il transcrivait ses découvertes dans un grand livre, tandis qu’un collègue partait à son tour sur les routes lointaines.
Cette quête dura vingt longues années. Néanmoins, après ces vingt ans, toutes les histoires du monde étaient rassemblées dans une montagne de livres qui s’élevait littéralement jusqu’aux nuages.
Le premier ministre amena le roi au pied de cette montagne, preuve que ses ordres avaient été exécutés. Le roi dit alors :
— C’est du beau travail, mon ami. Oui, vraiment du beau travail. Mais les années ont passé. Je vieillis, j’ai des cheveux blancs. Je n’aurai jamais le temps de lire ces livres. Il me faut un résumé.
Le premier ministre, qui ne rajeunissait pas non plus, poussa un soupir discret et s’éloigna lentement, déjà concentré sur l’ouvrage.
Il fit alors appel aux notaires. Les notaires, capables de clarifier, de simplifier chaque phrase avec une rigueur méticuleuse. Ils prirent un par un les livres de la montagne et s’attelèrent au résumé. Cet ouvrage leur prit dix longues années.
Néanmoins, au bout de ces dix ans, toutes les histoires du monde étaient rassemblées dans une énorme pile de livres à peu près de la taille de la salle du trône.
Le premier ministre amena le roi au pied de cette pile, preuve que ses ordres avaient été exécutés. Le roi dit alors :
— C’est du beau travail, mon ami. Oui, vraiment du beau travail. Mais tant d’années ont passé. Je suis si vieux. Mes os me font souffrir à tel point que je dois m’appuyer sur une canne. Je n’aurai jamais le temps de lire ces livres. Il me faut un résumé.
Le premier ministre baissa les yeux. Appuyé sur sa propre canne, il tourna le dos aux livres, pensant déjà à la suite.
Il fit alors appel aux écrivains. Les écrivains, capables de dire tant de choses en si peu de mots. Ils prirent un par un les livres de la pile et s’attelèrent au résumé. Cet ouvrage leur prit cinq longues années.
Néanmoins, au bout de ces cinq ans, toutes les histoires du mondes étaient rassemblées dans un seul gros livre relié de cuir.
Le premier ministre réunit la cour dans la salle du trône, autour des deux serviteurs qui portèrent le livre au roi sur un plateau d’argent.
Le roi était assis sur son trône, le crâne dégarni, luttant pour rester droit. Il regarda le livre et dit :
— C’est du beau travail. Oui, vraiment du beau travail. Mais ma vie touche à sa fin. La Mort lira bientôt mon nom dans son grand registre. Je n’aurai jamais le temps de lire un tel livre. Il me faut un résumé.
Le premier ministre quitta la salle du trône sans un mot. Certains prétendirent qu’il pleurait.
Il fit alors appel aux poètes. Les poètes, capables de dire tant de choses dans l’espace entre les mots. Ils prirent le livre sur son plateau d’argent et s’attelèrent au résumé. Cet ouvrage leur prit presque une année.
Néanmoins, une fois ces longs mois écoulés, toutes les histoires du monde étaient rassemblées sur une seule feuille, dans une écriture lisible bien que serrée.
Le premier ministre réunit la cour dans la salle du trône, autour des deux serviteurs qui portèrent cette feuille au roi sur un plateau d’or fin.
Le roi était avachi sur son trône, la peau parcheminée, les membres grêles, à peine capable de parler. Il dit pourtant :
— C’est du beau travail. Oui, vraiment du beau travail. Mais la Mort est là, parmi nous. Elle me regarde, elle est venue me chercher car mon heure est arrivée. Je n’aurai jamais le temps de lire cette feuille. Il me faut un résumé.
Un silence terrifié s’abattit sur la salle. C’est alors qu’un enfant, fils de domestique ou de palefrenier, passa entre les jambes des princes, des nobles, des ministres, et se précipita vers le roi avant que les soldats puissent l’arrêter. Il se hissa sur la pointe des pieds pour murmurer quelques mots à l’oreille du souverain, lequel s’éteignit sourire aux lèvres, à l’image d’un homme qui réalise enfin son rêve. Le premier ministre s’agenouilla devant l’enfant, lui posa une main ridée sur l’épaule et lui demanda comment il était parvenu à résumer toutes les histoires du monde en si peu de mots. L’enfant regarda le vieillard avec des yeux écarquillés. Les adultes posaient souvent des questions bizarres, évidentes. Il répondit juste…
— Il était une fois.
 

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Belle fin, n’est-ce pas ? Mais en voici une autre. Reprenons au moment où le roi refuse de lire la feuille posée sur le plateau d’or et demande un dernier résumé…
 

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Un silence terrifié s’abattit sur la salle. Le premier ministre, voyant que le roi allait s’éteindre sans avoir réalisé son grand rêve, s’avança jusqu’au trône et murmura quelques phrases à l’oreille du souverain. Cet ultime résumé de toutes les histoires du monde, auquel il avait eu lui-même le temps de réfléchir au fil des années. Il dit alors :
— Les hommes naissent dans la souffrance, meurent dans la souffrance, et entre les deux, ils font ce qu’ils peuvent.
 

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Voilà… Tout est dit. Je vous laisse faire votre choix.

Retro 2018

En ces premières heures de 2019, je vous propose, comme il y a déjà 360 et quelques jours, de faire un petit résumé de mes modestes aventures de l’année écoulée, au cas où des personnes intéressées auraient loupé quelques épisodes. Attention, c’est parti !

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Grand voyage à la fin de l’hiver (boréal) pour rejoindre les vastes étendues de la Patagonie et de la Terre de feu. C’était encore l’été de ce côté-là de la Terre, mais, comme vous pouvez le voir ci-dessous, il y faisait malgré tout un petit frais… Une région dure, par son climat autant que par son histoire tourmentée, pour une beauté qui touche au cœur – une beauté que j’ai évoquée ici et .

Entre deux de mes vadrouilles, les éditions Bragelonne m’ont confié la traduction de Forgotten Worlds, deuxième tome d’une trilogie de Space Opera écrite par l’auteur états-unien D. Nolan Clark. Le livre sort ce mois-ci sous le titre Exploration, en attendant la fin de l’aventure en 2020 – si les petits cochons (ou les extraterrestres) ne nous mangent pas.

De longues années après ma dernière participation à cette revue, le hasard m’a fait apparaître deux fois de suite dans la revue de science-fiction Galaxies. Le n°55, spécial « regards sur l’Afrique », a accueilli ma nouvelle La porte sur le vide, inspirée par mon voyage au Sénégal de l’an dernier. Quant au n°56, on y trouve mon texte La guérisseuse (aux rives prochaines), croisement entre le travail de la plasticienne Victoria Niki et l’univers de mon roman La révolte d’Albi.

L’automne, c’est, depuis sept ans, l’occasion de retrouver les conteurs de RaconTarn pour de nouvelles collectes et de nouveaux partages de récits de vie. J’ai eu l’honneur et l’avantage de reprendre la route du Temps de Dire avec mon éminente collègue, la conteuse et violoniste Céline Verdier avec qui j’ai parcouru les quartiers, à la fois si proches et si lointains, du Far West albigeois.

Dans la foulée, ma nouvelle Le smartphone de Bouddha est sortie dans l’anthologie de fantastique Ténèbres 2018 publiée par les vaillantes éditions Dreampress. Il s’agit d’un texte inspiré par mon voyage en Birmanie, un mélange entre traditions locales et technologies modernes.

Une bonne habitude depuis quatre ans : visiter début novembre une ville du sud de l’Europe. Cette fois, ce fut le tour de Naples, ville de bruit et de fureur, dont je vous ai fait visiter quelques lieux un peu spéciaux dans cette chronique. Quant à la photo ci-dessous, il s’agit de Procida, petite île située dans le golfe de Naples. Tout ceci sous le regard du Vésuve, qui n’a jamais cessé de fumer…

Ultime parution, dans la toute dernière ligne droite de 2018 : ma nouvelle Digital Blues (le nouveau monde) est sortie dans l’anthologie de science-fiction Transhumains et post-humains publiée par les éditions Arkuiris. Ce texte, qui parle du possible transfert des esprits humains dans les machines, clôt un cycle entamé il y a fort longtemps dans… la revue Galaxies : la boucle est bouclée !

Sans oublier, la plupart des mercredis soirs à 19h30 en direct sur les ondes de Radio Albigés, l’émission de critique sociale et politique La Marmite Infernale, que j’anime avec la Rebelle et McIntox, deux sacrés chroniqueurs qui, comme le disait George Bernard Shaw, possèdent un don d’observation appelé vulgairement cynisme par ceux qui en sont dépourvus.

Ah ! j’oubliais presque mes (més)aventures littéraires avec le ministère de la Transition écologique, que je vous ai contées dans ce billet.

Quant à 2019, quelques projets s’y dessinent, mais chut ! On verra le moment venu…

En attendant, bonne année !

La mort à Naples

En surface, Naples est une ville de bruit et de fureur. Les klaxons des scooters résonnent par milliers, les moteurs rugissent, les gens s’interpellent d’une fenêtre à l’autre, les avions passent bas au-dessus des immeubles. Mais sous la surface, le long d’innombrables galeries creusées dans le tuf volcanique, les morts attendent. Ils s’adressent aux vivants qui, malgré le vacarme entretenu de jour comme de nuit, ne parviennent pas toujours à couvrir leurs voix.

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Dans les catacombes de San Gaudisio, les cadavres étaient d’abord conservés en position assise pendant une année, le temps que les fluides s’écoulent par des incisions bien situées. Le corps sec était ensuite décapité et placé dans une petite alcôve. Le crâne, lui, était incrusté dans le mur. Dessous, on peignait un vêtement représentatif du défunt – une tenue d’avocat, une robe de noble dame – à côté duquel on inscrivait une sentence philosophique, généralement sur la vanité des biens terrestres. L’un de ces crânes, dont on ignore l’identité première, symbolise la mort elle-même. Un autre inconnu sert de gardien au lieu ; à tout seigneur tout honneur, son squelette entier est scellé dans la paroi.

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L’église se nomme « Sainte-Marie-des-âmes-du-purgatoire ». C’est un haut lieu de ce qui fut appelé le culte des âmes pénitentes : le fait que des gens prennent soin du crâne d’un inconnu afin, par leurs prières, de raccourcir le séjour de cette âme au purgatoire, en espérant que ladite âme exaucera en retour certains de leurs vœux. L’Église a combattu violemment cette pratique, car il ne fallait vénérer que les crânes « officiels », les reliques des saints. On vient encore aujourd’hui prier devant le crâne de Lucia, une jeune fille décédée juste après son mariage, dont l’âme continuerait à protéger les jeunes mariées.

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Le cimetière des Fontanelle, composé d’immenses salles creusées dans le tuf volcanique, a accueilli « hors la ville » les centaines de milliers de victimes de toutes les grandes épidémies de peste et de choléra. En 1872, un chanoine décide d’aligner bien sagement les crânes et tibias d’environ 40 000 cadavres, puis de créer une église en plein milieu de l’ossuaire. Le cimetière est fermé en 1969, sur décision ecclésiastique, pour lutter contre le culte des âmes pénitentes ; il a rouvert depuis peu, sous la pression des habitants du quartier populaire de la Sanita.

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À quelques stations de train du centre de Naples : Herculanum. En l’an 79, la ville n’est pas ensevelie sous les cendres, comme Pompéi, mais engloutie par une masse de boue brûlante. Dans de grandes alcôves destinées aux bateaux – le front de mer actuel est loin, très loin –, on a retrouvé les squelettes de plus de deux cents personnes qui ont tenté en vain de fuir la catastrophe par la mer. Aujourd’hui, sur les quatre millions d’habitants que compte l’agglomération de Naples, sept cent mille vivent en « zone A », soit sur le tracé probable de la prochaine éruption…

Mes aventures littéraires avec le ministère de la Transition écologique

Alors qu’arrivent les beaux jours, je vois passer l’annonce d’un concours de nouvelles organisé par – excusez du peu – le ministère de la Transition écologique, en partenariat avec le ministère de la Culture. Le thème de la chose : « repenser notre relation à la nature à l’heure de la sixième extinction. » Diantre, voilà qui est intéressant. Mais qu’y a-t-il à gagner ? Oui, je sais, je suis vénal, mais figurez-vous que l’écriture est l’un de mes métiers. Or il se trouve que le gain n’est pas clair. Les meilleures nouvelles seraient publiées dans un recueil, mais seule la première, la lauréate, serait « primée » d’une manière non précisée. Cette façon de faire est fréquente dans les concours : si tu ne décroches qu’un accessit, ta nouvelle est publiée gratos, mais si tu gagnes, c’est le jackpot. Dans ces circonstances, j’ai déjà touché plus pour une courte nouvelle que pour des bouquins entiers. Mon record en termes de rapport coût/bénéfice se monte à mille euros pour un texte de 12000 signes : qui dit mieux ? Sauf que là, le gain du vainqueur n’est pas mentionné, ce qui ne me donne pas envie. De plus, il est quand même pénible de voir le ministère de la Culture, dirigé par une éditrice, proposer ce genre de plan pas net, comme l’a fort bien expliqué le camarade Nicolas Gary dans ce billet publié sur le site Actualitté.

N’empêche, l’idée me trotte dans la tête. Qu’aurais-je à dire sur le sujet du concours ? Au final, j’en arrive à la conclusion que pour « repenser notre relation à la nature à l’heure de la sixième extinction », il faudrait d’abord repenser notre relation aux politiciens, et ce de manière assez… violente, genre V pour Vendetta, pour ceux qui connaissent cette sublime BD. Là, je me dis : « Morbleu, non seulement l’affaire n’est pas claire, mais me voilà avec un scénario qui n’a aucune chance de plaire à un ministère ! » Malheureusement, mon idée me fait trop marrer, donc je décide de l’écrire quand même (une journée et demie de boulot), en me disant qu’une fois que j’aurai planté ce concours dans les grandes largeurs, je trouverai bien un autre débouché au texte. Et roule ma poule, comme dit l’autre.

Le 14 septembre, je reçois un courriel d’une personne que, par souci d’anonymat, nous appellerons Yann K., chargé de mission au ministère de la Transition écologique. Il me propose de m’inscrire au « colloque de haut niveau » (existe-t-il des colloques de bas niveau ?) qui se déroulera le 5 octobre à Paris, sur le même thème que le concours, et au cours duquel la nouvelle lauréate sera dûment récompensée. Il me précise que mon texte est encore en lice, mais il a pu envoyer le même message à tous les candidats. J’en profite pour parcourir le programme dudit colloque. Je rigole en découvrant une intervention d’un mec de Ernst&Young intitulée « La nature compte-t-elle pour les entreprises ? » Car je me rappelle très bien un gars de PwC, concurrent direct de Ernst&Young dans la fosse aux lions des grands cabinets de consulting, m’avoir déclaré un jour que l’écologie, ça ne servait qu’à une seule chose : faire du pognon. Ça m’étonnerait que la philosophie soit différente chez Ernst&Young. Au temps pour le colloque de haut niveau. Au temps pour la nature.

Le 20 septembre, je comprends comment fuitent certains secrets d’État. Je reçois en effet un courriel d’un collègue de Yann K., qui lui demande de valider le contenu du contrat d’édition à envoyer aux auteurs sélectionnés pour le recueil. Se sont apparemment retrouvés en copie plein de gens à qui le message n’était pas destiné, en tout cas pas tout de suite. S’ensuit un courriel d’excuses, puis le « vrai » courriel. Me voici donc sélectionné ? Pas sûr, puisque l’ami Yann précise que… « vous faites partie des auteurs des nouvelles pré-sélectionnées par le jury : il est probable que le jury retienne votre texte pour son insertion dans le recueil des nouvelles lauréates ». Voilà bien la première fois qu’on me demande de signer un contrat d’édition pour un texte qui n’est pas sûr d’être publié ! Décidément, j’ai bien fait de participer à ce concours, je me fends trop la poire.

Le 25 septembre, nous atteignons de nouveaux sommets. Le bon gars Yann me demande en effet de lui envoyer mon texte dans un format modifiable (je l’avais envoyé en pdf), et m’enjoint de surcroît de « l’assortir d’éventuelles corrections (coquille, orthographe, concordance des temps) ». Je lui réponds que j’ai déjà fait de mon mieux à ce sujet, espérant que le ministère s’est adjoint les services d’un correcteur en vue de la publication du recueil. J’ajoute que la présence de cette personne à un stade plus précoce aurait sans doute empêché que le contrat d’édition soit lui-même truffé de fautes (par charité athée, je n’en mentionnerai aucune ici).

Le 3 octobre, je reçois une relance pour m’inscrire au colloque. Je suppose que je ne suis pas le grand lauréat – on m’aurait prévenu en amont – mais j’aimerais savoir une bonne fois pour toutes si mon texte se trouve ou non au sommaire de ce foutu recueil. Je pose la question à mon gars Yann, qui ne me répond pas.

Le 5 octobre, je reçois mon contrat signé par Pascal D., chef du « service de l’économie, de l’évaluation et de l’intégration du développement durable » : je peine à comprendre ce que ce type fait dans la vie. Par contre, je constate avec joie que le ministère recycle les objets portant ses anciennes dénominations, puisque l’enveloppe est à entête du ministère « de l’Environnement, de l’énergie et de la mer », tandis que le papier qui me souhaite bonne réception du contrat est au nom de ministère « de l’Écologie, du développement durable et de l’énergie ».

8 octobre, le colloque est passé. Aucune nouvelle de ce bon vieux Yann. Pas grand-chose de visible sur le site du ministère. Ce n’est qu’en fouillant le compte Tweeter que je déniche un message fournissant un lien vers le recueil. Eh bien, j’y suis. Je me fais aussitôt un devoir de lire la nouvelle lauréate : « Enquête sur une partie de la patte avant », de Gérald Gruhn. Le texte est fort bien écrit, il est aussi… très gentil, conforme au genre d’histoire que j’imaginais susceptible de remporter le concours. Vous voulez voir ce fameux recueil ? Pas de souci, il est . Quant a moi, faute d’avoir empoché un peu de blé, j’aurais bien rigolé, et je suis également assez content d’avoir fait écrire par un ministère, en conclusion de ma nouvelle, la célèbre citation de V pour Vendetta : « People shouldn’t be afraid of their government. Governments should be afraid of their people. »

Isla Grande de Chiloe

Comme son nom l’indique, Chiloe est une grande île, non loin des côtes du Chili. Elle fut la dernière enclave royaliste de toute l’Amérique du Sud, avant que la république du Chili envoie ses robustes habitants à la conquête du grand Sud : Patagonie, détroit de Magellan, Terre de Feu. Autre particularisme des Chilotes, celui d’avoir développé une mythologie très spécifique, mélange de croyances mapuches et de légendes européennes. Je vous propose ici un (bien trop court) voyage dans cette belle île, avec une alternance entre personnages mythologiques et personnages du quotidien croisés là-bas en coup de vent (lequel souffle fort).

Il est dit que Caicai-Vilu, le grand serpent de mer, s’éveilla d’un long rêve et se mit aussitôt très en colère en découvrant que les hommes s’étaient détournés de la mer. Pour les punir, il frappa les eaux de sa queue afin de faire monter le niveau de la mer et d’inonder Chiloe. Tenten-Vilu, le grand serpent terrestre, tenta de protéger les hommes en hissant les montagnes de l’île de plus en plus haut. Il permit aussi à certains d’entre eux de se changer en oiseaux pour échapper aux flots qui les encerclaient. Puis Caicai-Vilu et Tenten-Vilu entamèrent une lutte titanesque, qui s’acheva sans vainqueur lorsque les deux immenses créatures s’avérèrent trop fatiguées pour continuer. La mer cessa de monter, mais ne redescendit pas à son niveau initial, façonnant le paysage de Chiloe tel que nous le connaissons aujourd’hui.

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Pancho me montre une plage en contrebas de la route. Le nom de cette plage, dans la langue des anciens Indiens, signifie « lieu de l’or ». Et c’est vrai que Pancho y a toujours vu, de temps à autre, des hommes venus tamiser le sable, puis repartir avec rien, ou pas grand-chose, juste de quoi payer leur peine. Mais il paraît que des gens sérieux, en cravate, ont fait des études et qu’il y aurait vraiment assez de métal précieux pour s’intéresser à cet endroit, ainsi qu’aux villages de Chepu et de Cucao. D’après Pancho, ce fameux grand pont reliant Chiloe au continent – que le gouvernement leur promet à nouveau après un long silence – ne serait en fait construit que pour ça : l’or l’or l’or. Surtout pas pour améliorer la vie des habitants.

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Le Trauco est un petit être hideux, un nain aux traits disgracieux qui vit au fond des bois. Ses jambes dépourvues de pied se terminent par des moignons. Il porte un chapeau conique, n’est habillé que de guenilles, mais possède une hache de pierre capable d’abattre n’importe quel arbre en trois coups. Les hommes en ont peur car il peut, d’un simple regard, leur déformer le visage ou courber leurs os. Les femmes le craignent aussi, mais pour d’autres raisons : la magie du Trauco les subjugue et les pousse à coucher avec lui. On dit ainsi que bien des enfants nés hors mariage sont en réalité des rejetons du Trauco…

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Juan et Flor affirment qu’il y a un supermarché pas loin. Je regarde autour de moi, autour de la cabane dans laquelle je loge, mais je ne vois que les bois d’un côté, la mer de l’autre. Un supermarché, vraiment ? Juan et Flor sont catégoriques. Ils me montrent un sentier. Il suffit de le suivre. Alors je le suis. Parfois, les clôtures sont faites avec des branches d’arbre encore si vertes que des feuilles recommencent à pousser. Au bout du sentier, un hameau, trois fermes, des poules, des petits cochons. Je demande le « supermarché » et l’on m’indique la ferme du fond. Une dame m’accueille. Elle sort son trousseau de clés et ouvre l’un des bâtiments. Dedans, les vieilles étagères en bois débordent de tout ce qu’il me faut pour mon diner.

L’Invunche est l’être difforme qui protège la grotte d’un sorcier en son absence. Lorsqu’un sorcier a besoin d’un nouveau gardien, il vole un jeune enfant ou l’achète à ses parents en échange de faveurs magiques. Le sorcier lui coupe alors la langue en deux sur la longueur, pour imiter celle d’un serpent, ce qui fait que l’Invunche ne parle pas et n’émet que d’horribles son gutturaux. Ses bras sont déformés, tordus, de même que ses doigts, son nez et ses oreilles. Il avance sur trois pattes – ses deux bras et l’une de ses jambes – car l’autre jambe a été tirée derrière son dos jusqu’à poser le talon sur la nuque. À force de côtoyer le sorcier, il apprend des tours, aussi son maître l’envoie-t-il parfois exécuter ses sales besognes à sa place, lorsqu’un grand pouvoir magique n’est pas nécessaire.

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Les Chilotes aiment s’exprimer sur les murs. Ils peignent les Indiens qui ne sont plus là, ils peignent les « palafitos », ces maisons sur pilotis qui appartenaient autrefois aux plus pauvres des pêcheurs et qui se sont transformées en auberges ou en restaurants pour touristes. D’ailleurs un slogan dit : « Dehors les touristes, bienvenue aux immigrants ». Un autre slogan dit : « Chiloe, défends ta mer ! » Juste après, le suivant interpelle les industriels du saumon – qui encerclent les côtes de l’île avec leurs élevages – en les prévenant que Chiloe n’est pas leur poubelle. Quelqu’un s’est même emparé de toute la base d’un ancien pont pour y souhaiter que « les barreaux des cellules se changent en sucre afin que mes frères et sœurs puissent de nouveau faire l’amour et la révolution ».

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La Pincoya est une jeune femme magnifique, aux longs cheveux blonds, qui sort parfois de la mer pour danser sur la plage, dissimulant ses charmes derrière sa chevelure et quelques algues accrochées à ses jambes. Selon que sa danse est dirigée vers la terre ou vers la mer, les pêcheurs qui l’aperçoivent savent si la pêche sera bonne ou pas. On dit aussi qu’elle porte secours aux Chilotes victimes de naufrage ; si elle ne parvient pas à les sauver, elle emmènent les corps jusqu’au Caleuche, le grand bateau fantôme dont ils deviendront membres d’équipage, pour y vivre une éternité de bonheur autour de Chiloe, au rythme de fêtes incessantes.

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Paul est français, mais ne vit plus en France depuis longtemps. Il est arrivé à Chiloe avant les touristes et les saumons d’élevage, à une époque où l’île passait sous les radars. Sa petite maison rouge surplombe la Mar Brava, une immense plage de sept kilomètres de long sur laquelle déferlent les vagues du Pacifique. C’est le début de l’automne, la pluie est déjà bien au rendez-vous, accompagnée de fortes rafales de vent. Paul admet que le climat n’est pas idéal et qu’il aurait pu trouver mieux dans d’autres endroits tout aussi méconnus. Mais ils aiment ses voisins, des gens humbles, avec qui il fait bon prendre un café lorsque le vent souffle et souffle encore. En attendant, peut-être, un jour, de voir la Pincoya sortir des flots.

Le bonbon au chocolat

Ce 15 mai, dans le local chaleureux – mais oui – du Frigo à Albi, j’ai bénéficié d’une double chance. D’abord celle de pouvoir lire devant un public nombreux le texte « Le bonbon au chocolat », rédigé par Aily Khamidov, un vieux réfugié tchétchène vivant à Albi, qui raconte son enfance en déportation, avec comme point d’orgue le jour de la mort de Staline. De quoi en apprendre un peu plus, à hauteur d’enfant, sur la lourde histoire du peuple tchétchène, laquelle se poursuit – tout aussi lourdement – de nos jours.

J’ai aussi eu la chance insigne d’être entouré par l’exposition « Les chemins de terre » de Sally Pignet. Des personnages eux aussi migrants, mais soudain figés dans la terre, et peut-être – on ne sait pas – incapables d’aller plus loin, de faire un pas de plus. Un concentré d’humanité en terre ocre.

(photos : Actal – le Frigo / Roland Ossart)

Et pour finir, avec l’aimable autorisation d’Aily, un petit extrait du « bonbon au chocolat » :

Le plus dur à affronter étaient les bourrasques de neige. Vision inférieure à un mètre, et température oscillant entre -20 et -30°C. Dans ces conditions extrêmes, et avec un piètre matériel à disposition, il fallait constituer des barrages de neige atteignant parfois 50 à 60 mètres de haut afin que la neige, justement, ne puisse pas atteindre la voie ferrée.
Ces barrages étaient constitués à la base d’immenses panneaux de bois, que l’on déplaçait au fur et à mesure de l’accumulation de la neige. Régulièrement, il fallait creuser pour dégager les panneaux et les surélever toujours plus haut. Ce travail quotidien, réparti sur deux équipes travaillant 12h chacune, conduisait les gens à l’épuisement total. Il coûta des milliers de vies, parmi lesquelles, en premier lieu, les femmes et les hommes malades.
Paradoxalement, ce labeur harassant permit aux miens de survivre en leur donnant la possibilité de manger et de se chauffer chaque jour. Ils échappèrent ainsi au triste destin de nombreuses familles : en 1954, douze ans après la déportation, plus de 30% du peuple tchétchène avait déjà péri en Sibérie.